Les grands fonds souverains ont beaucoup d'argent liquide. Les entreprises européennes ne valent plus beaucoup, si l'on consulte leurs cours en bourse. Alors elles pourraient être rachetées par les fonds asiatiques et arabes. C'est pourquoi il faut créer des fonds européens, français surtout, pour acheter les premiers.

Voilà un raisonnement cartésien. C'est la politique future de Nicolas Sarkozy, semble-t-il. Et, néanmoins, c'est tout faux. Sur un plan géopolitique, de telles mesures pourraient créer des tensions, voire des velléités de représailles, par exemple pour la livraison de pétrole ou pour accepter des exportations françaises. Pourquoi les pays producteurs de ressources se contenteraient-ils de fournir leurs biens réels si Européens et Américains ne paient qu'en papier? Cela pour l'argument de la grande politique, qui a aussi un côté moral, comme on le voit.

Mais le point de vue de l'intérêt économique bien compris des Européens ne soutient pas non plus ce malthusianisme de Sarkozy. Car les grandes entreprises européennes ont déjà un actionnariat international. Les actionnaires du territoire d'origine sont dans la plupart des cas déjà minoritaires. Un pays gagne beaucoup en flexibilité s'il se présente comme un marché actif et accessible d'entreprises et de parts d'entreprises, donc de paquets d'actions. Ses sociétés peuvent accéder à du capital nouveau, les cours sont soutenus et les actionnaires indigènes deviennent du même coup plus prospères. Si des actionnaires asiatiques, arabes, russes importants s'engagent dans nos sociétés, ils le font pour un temps durable et ils acquièrent un intérêt direct pour le bien-être de ces sociétés et des pays d'origine.

Et il y a plus. La Suisse est un pays encore plus petit, mais avec un nombre plus que proportionnel de grandes entreprises internationales. En limiter le cercle des propriétaires serait suicidaire, car ces entreprises, comme Nestlé ou Novartis, réalisent plus de 90 ou 95% de leurs ventes ailleurs.

La Suisse a une tout autre politique. La Suisse maintient les conditions-cadres pour être choisie comme siège de ces sociétés internationales. Des impôts bas, un marché du travail flexible, sans entraves au licenciement, ce qui favorise l'embauche, un marché du travail qui sait attirer les compétences internationales, un territoire avec un environnement sûr et bien relié par de bonnes infrastructures sont les atouts de cette politique. Les sociétés qui sont attirées ou retenues par ces arrangements paient des impôts à leur tour, elles embauchent, elles dépensent. Qu'importe si leurs propriétaires sont Suisses ou étrangers, il faut qu'elles restent.

Si le président Sarkozy acquiert des participations étatiques dans des sociétés françaises, la structure et les pratiques de son pays s'établiront encore plus dans les entreprises. Si l'on lit Le Canard enchaîné et qu'on divise par trois ce qu'il écrit, ces pratiques se résument néanmoins ainsi: collusion des entreprises et des médias pour flatter la politique et les politiciens dans le sens du poil, délégation par l'Etat de gens proches du parti au pouvoir dans ces conseils, des politiques industrielles volontaristes qui peuvent aller à l'encontre des tendances internationales, enchevêtrement financier par des commandes, des subventions et autres faveurs.

En Suisse, 14% des personnes actives sont des indépendants avec les membres de leur famille, en France elles ne sont que 10%. La politique centralisante et, peut-on penser, décourageante pour les entrepreneurs, par l'impôt et par les réglementations, défavorise déjà la France. Avec des fonds d'Etat tout-puissants, ce choix doit se renforcer.

On peut se montrer aussi irrité de l'annonce fanfaronne du président Sarkozy soulignant que l'Europe avait décidé de jeter plus de milliards dans le marché financier que les Etats-Unis ne l'avaient fait. Comment peut-on vendre cela comme un fait admirable et positif, comme un succès dans la compétition internationale? Des chefs politiques optant pour de tels choix seront un danger public si on les arme avec des fonds gouvernementaux pour intervenir directement dans les entreprises.

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