Cette semaine m'a réservé une impression presque traumatisante, mais salutaire.

Je descends du train à Aarau - et il n'y a plus de gare. Un trou énorme s'ouvre à sa place, et même le premier quai des trains a disparu. En Suisse, on n'a pas l'habitude de pareils chambardements. Normalement, comme les cathédrales, les gares sont édifiées au titre de monuments historiques intouchables. Mais à Aarau, on a osé mettre le paquet.

Ce qui arrive quand on ose se manifeste aussi à Domat-Ems, dans les Grisons, sous une forme tout aussi choquante, de prime abord. C'est la scierie industrielle, qui a franchi la course d'obstacles des permis administratifs et d'une votation populaire en quelques semaines, et dont la construction n'a duré que quelques mois. Le complexe commence par des empilements gigantesques de troncs d'arbres, se poursuit par la scierie proprement dite qui n'est qu'une machine déguisée en bâtiment haut comme une tour d'église. Le tout se termine par les larges surfaces où les camions sont chargés.

Ce sera donc ça, l'image de cette Suisse dont, actuellement, la population augmente le plus fortement de tous les pays d'Europe, qui dispose d'une industrie de plus en plus prospère et qui s'insère avec succès dans les flux toujours croissants du commerce international? Une combinaison funeste du béton de Monaco et des complexes industriels de la Lorraine? Ce n'est pas exclu, si l'on ne se remet pas à une planification territoriale sérieuse.

L'aménagement du territoire réalisé après des convulsions plébiscitaires au début des années 70 a obligé les communes à séparer les terrains à construire du reste du paysage à conserver. Aujourd'hui, les unités de production, de logistique et d'habitation demandent des formes plus cossues par la seule technique, par les dimensions concurrentielles, par les impératifs de la circulation. Mais si chaque commune fait à sa guise, des constructions gargantuesques naîtront tous les cinq kilomètres.

Une seconde mouture de l'aménagement territorial devra concentrer les grandes unités, qui peuvent même être belles et harmonieuses, et réduire strictement le nombre des communes qui peuvent construire. Des systèmes de péréquation entre les communes et les propriétaires doivent être inventés. Et le tout doit se faire rapidement et avec un maximum de prévisibilité. Celle-ci dépend beaucoup aussi de la bonne foi des administrations, dont les décisions doivent aller vers un oui ou un non, mais pas vers des dénis de justice comme c'est souvent le cas aujourd'hui.

Et maintenant, le mot de la semaine sur le Conseil fédéral et la politique internationale: le scandale n'est pas que Micheline Calmy-Rey semble avoir suggéré de parler à Ben Laden, ou que Samuel Schmid ait engagé le malheureux commandant Nef. Ce qui est inadmissible, c'est que de telles interventions publiques des conseillers fédéraux ne sont pratiquement jamais décidées par le collège dans son ensemble qui, constitutionnellement, devrait régner sur le pays, mais par la bouche de l'individualité en question. Et Schmid est coupable de n'avoir pas eu une seule idée maîtresse sur la vocation moderne de l'armée suisse, pendant huit ans dans ses fonctions.

Dans le conflit entre la Géorgie et la Russie, il appert que l'Union européenne envoie comme toujours des communiqués terribles, mais qu'elle ne sera jamais prête à risquer le sang par une petite intervention quelconque, et qu'elle observe anxieusement que le pétrole continue à couler. Les Etats-Unis en revanche envoient leur vice-président Cheney, ce vieux renard, avec un milliard d'aide à l'appui pour la reconstruction, et avec la menace implicite que l'on n'hésitera pas à policer un conflit local partout dans le monde.

Pour tout règlement, les Etats-Unis continueront à être incontournables. Gerhard Schröder, l'ancien chancelier allemand, a sermonné les Européens en leur demandant d'être plus objectifs et de considérer le président géorgien comme l'aventuriste qu'il est. Car l'Union européenne s'est alliée avec ce nationaliste farouche, ce politicien incapable de gérer les différentes composantes de son pays, qui a commencé les hostilités et qui a ainsi invité la Russie à faire le ménage comme elle l'entend.

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