Je me tais. Ou presque. Car écrire sur la crise financière et sur cette aide soudaine tombée du ciel fédéral est futile. Les nouvelles se succèdent à un rythme effréné. Ce qui était vrai hier est une supercherie aujourd'hui. Un journal vieux d'un jour est plus déconnecté de la réalité qu'un récit des campagnes de Napoléon. Les banques suisses, sont-elles sauves? Oui. Ah non, elles ont besoin d'injections. Les instances fédérales peuvent-elles régner sans gouverner, comme la reine d'Angleterre? Oui, ah non, cette fois c'est différent.

Et j'en passe, je ne retiens ici que les faits à la marge des événements. On commence à douter de tout. Lundi, je participais à une émission de radio en direct du studio près de la place Fédérale à Berne, traitant de la crise financière. En sortant, encore un peu assourdi par le sujet, je vis avec stupeur qu'une des fenêtres de la Banque nationale suisse, en haut, était grande ouverte. Non pas un seul battant, mais les trois. Une échelle de pompiers s'élançait vers l'ouverture, sous le regard d'une foule de curieux. «La crise a frappé, la BNS est atteinte»: ce n'était pas une réflexion, mais l'impression d'une demi-seconde qui montre à quel point un économiste qui a tout vu est désécurisé.

Car j'ai tout vu: la crise pétrolière de 1973, la dégringolade du Crédit Suisse en 1977 avec son milliard perdu au Tessin, la fusion des cinq grandes banques suisses de l'époque en deux, UBS et CS, la crise du Mexique et du Brésil qui provoquaient à peu de chose près en 1982 une crise du système bancaire mondial, la chute boursière de 1987, les crises asiatique, russe et du fonds LTCM en 1998, l'essoufflement de la bulle high-tech en 2001. Mais cette fois, la crise est réellement systémique au sens où même les banques ne se prêtent plus d'argent. C'est pourquoi un trou dans le mur de la BNS est de nature à vous affoler. En fait, je pense qu'on était simplement en train de déménager quelque chose.

L'énumération des crises vécues peut cependant consoler un peu. Le présent n'est pas si extraordinaire qu'on le pense. Des crises, on en a vu d'autres.

En plus des montants impressionnants mis en jeu, l'une des facettes de l'action gouvernementale suisse d'avant-hier est le cadre légal invoqué: c'est sur une ordonnance que se base le gouvernement pour dispenser les milliards à l'UBS, et ceci dans un pays qui se veut extrêmement démocratique, où le vote du peuple est constamment sollicité. Dans quelques semaines, on votera sur le cannabis ou sur la prescription d'actes pédophiles. Mais l'une des dépenses les plus importantes du siècle est décidée sur simple ordonnance. On ne peut probablement pas faire autrement, mais le fait mérite mention.

L'insécurité, que j'avoue franchement me concernant, frappe non seulement les économistes, mais aussi les investisseurs et les courtiers en bourse. Comment se fait-il que la valeur de très grandes banques comme Citigroup, l'UBS, ING, Morgan et autres oscille en une seule journée entre +10 et -10%? Ce sont chaque fois des dizaines de milliards de différence pour l'ensemble du groupe.

Toutes ces inflexions, ces dépenses, ces pertes et profits à coups de milliards peuvent avoir deux conséquences opposées: ou l'on s'y habitue cyniquement et l'avenir sera fait d'imprécisions et d'irresponsabilités gigantesques, ou bien on en revient à économiser, à estimer le franc, le dollar bien gagné à sa juste valeur et à le dépenser avec parcimonie. Je m'emploierai à la seconde variante, mais elle n'est pas d'emblée assurée de l'emporter. La raréfaction du capital, la tension du crédit la favorisent, ce pourquoi on peut dire que la crise financière n'est pas seulement néfaste.

Quand je commençai à me familiariser avec l'économie et avec la bourse, il y a quarante-cinq ans, une augmentation du bénéfice de Nestlé de 5% en une année était le comble du bonheur, et si une action progressait d'autant pendant toute une année, c'était salué comme une réussite. Au rythme des intérêts composés ceci doublait la mise en quatorze ans. Que veut-on de plus?

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.