Aurons-nous de l'inflation ou du renchérissement? La distinction peut paraître ténue, mais les deux notions ne sont pas synonymes - au moins pas pour l'économiste invétéré. Chacun gagne à comprendre la nature des mouvements des prix: on investit différemment selon qu'il s'agit d'inflation ou de renchérissement, on précipite ses achats ou pas, et on prépare autrement ses années de rente.

Un taux d'inflation de 3,3% dans la zone euro était annoncé cette semaine. Pour le très austère M. Trichet, chef de la banque centrale, c'est trop. Mais si ce n'était que du renchérissement? On s'accorde à dire que la majeure partie de la hausse des prix provient des coûts de l'énergie et de l'alimentation. L'énergie est rare, les sols fertiles cultivés aussi. La hausse de ces prix reflète donc une rareté palpable et non pas une surenchère sur les seuls prix de vente. C'est du renchérissement. Même si, dans une année, les prix de l'énergie et de l'alimentation restaient élevés et au niveau actuel, l'indice des prix montrerait une augmentation de zéro points. Nous ne vivons donc qu'un simple effet de seuil, du moins est-ce à espérer.

L'inflation, au contraire, est causée par une abondance de monnaie qui chasse les biens et services. Il ne peut y avoir d'inflation sans largesse des banques d'émission de la monnaie. En plus, de mauvaises habitudes des acteurs de l'économie peuvent rendre cette inflation endémique. Si la concurrence est faible entre des vendeurs, s'ils se concertent en cartels pour maintenir ou pour augmenter les prix, l'inflation a de beaux jours devant elle. Si, ensuite, les employeurs et les syndicats s'entendent pour compenser la hausse des prix par une ronde généralisée de rattrapage des salaires, et même pour l'anticiper, la justification pour une nouvelle série de relèvements des prix est fournie. Et ainsi de suite.

Si, d'autre part, une telle économie nationale est isolée du reste du monde par des tarifs douaniers ou des restrictions à l'importation, le jeu des apprentis sorciers en matière d'inflation est garanti. Dans un tel pays, les innovations techniques sont rares et ne bousculent pas la routine. Ily a vingt ans encore, ces conditions prévalaient dans la plupart des pays développés, en Suisse aussi.

Entre-temps, les seize cartels des banques de l'époque ont été dissous, ainsi que ceux du ciment, des monteurs et des appareils sanitaires, des opticiens, des moulins. Lors de fusions, on veille à empêcher d'éventuels monopoles. Les économies nationales se sont ouvertes sur le marché mondial, et la technique pousse les entreprises à l'innovation et à l'émulation. L'intensité de la concurrence s'est renforcée. Il n'y a pas à craindre une nouvelle inflation de ce côté, et les mouvements de prix si préoccupants du moment pourraient être considérés comme étant du renchérissement.

Une condition élémentaire cependant va déterminer le cours des choses. L'abondance de la manne monétaire créée pour calmer les marchés financiers doit être repêchée par les banques centrales. Elles doivent restreindre à nouveau leurs prêts aux banques, et pas trop tard. La précarité de la conjoncture, le risque systémique des marchés financiers, la hausse des charges locataires, l'emploi à préserver - tous ces arguments doivent être mis au placard. Vu leur évidence pour beaucoup de demandeurs, vu aussi la force politique et médiatique de ceux qui les soutiennent, les banques centrales auront besoin de tout leur courage. L'austère Trichet en aura plus que ses homologues américain et chinois.

La période qui s'ouvre va nous éclaircir sur ces notions de renchérissement et d'inflation. Notre pensée se construit sur des notions, et celles-ci doivent être claires. Guillaume d'Ockham, un philosophe franciscain aux environs de 1300, avait combattu les «nominalistes», des philosophes qui agitaient des notions creuses, du genre «Dieu ne peut pas créer l'impossible, donc il n'est pas tout-puissant». Mais pour notre humble distinction entre le renchérissement et l'inflation, il est clair que ces notions couvrent des réalités palpables, et même si les banquiers centraux ne sont pas Dieu, un monde sans inflation est possible.

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