Cette semaine, j'ai emprunté l'une des lignes ferroviaires les plus spectaculaires à travers la Suisse quotidienne, non touristique: le «Voralpenexpress» qui va de Arth-Goldau en Suisse centrale vers Romanshorn sur le lac de Constance. C'est vite dit, mais qu'est-ce qu'il traverse de variétés, de dénivellements! On monte de Arth-Goldau à travers les champs encore parsemés des rocs du gigantesque éboulement de 1806 vers la plaine monotone et mélancolique du Sattel, on passe près de la basilique baroque d'Einsiedeln pour descendre vers le lac de Zurich. De là, le train remonte vers le Ricken, pour arriver au Toggenburg qu'il traverse vers Saint-Gall, puis descend sur cette grande petite mer de Constance.

En parcourant cette Suisse variée et peu connue, on ne fait pas de tourisme, on vit des réalités - lourdes et enchanteresses à la fois. On rencontre des paysages en mutation; de pauvres petites fermes, beaucoup trop près les unes des autres, s'entassent sur les pentes, quelques-unes sont déjà en ruine. Elles ne sont pas pittoresques, mais mal agrandies, par ces silos et ces granges démesurées qu'imposent les subventions de Berne.

Juste à côté, avec la vue sur des lacs, des villas modernes, au goût des architectes du Tessin, de France, de Californie, habitées sans doute par les gagnants de la mondialisation. Ils s'entassent à Freienbach, sur les pentes schwyzoises du lac de Zurich où l'impôt est bas. Cette architecture sobre, carrée, en béton, a le franc-parler d'une société riche, insouciante des racines du terroir.

Si l'on poursuit dans la vallée du Rhin vers Heerbrugg - ma destination finale -, à deux pas de l'Autriche, on retombe dans une étrange prospérité. D'une part, des entreprises industrielles et exportatrices, d'autre part des maisons délaissées, ruines de la grande broderie d'il y a un siècle. Quelques-unes ont leurs fenêtres éclairées de lumières rouges: ce sont des bordels pour immigrés, pour passagers de l'aéroport proche d'Altenrhein ou le trafic triangulaire entre la Suisse, l'Allemagne et l'Autriche.

Parlons alors des hommes. Les immigrés des Balkans sont très visibles dans les gares de Rheineck et de la vallée du Rhin, ils travaillent dans cette région la plus industrialisée du pays, ils se promènent en voiture et s'ennuient dans ce coin. Mais la cohabitation est tranquille, ce triangle des peuples en a vu d'autres.

Dans les trains mêmes, la jeunesse abondante fait oublier la démographie défaillante du pays. Il y a de ces régions suisses qui débordent de jeunes, surtout aux heures des écoles, et la Suisse centrale, le Toggenburg, la Suisse orientale en sont. Comme le Jura, la Gruyère et le Valais. Le trajet en train opère, bien sûr, un tri que la statistique n'admettrait pas - les personnes plus âgées roulent en voiture. Une différence nouvelle entre les filles et les garçons s'observe par les écouteurs dans les oreilles. Les filles en ont moins, et elles bavardent quand même. Les jeunes mâles par contre sont immobiles, étrangement refermés sur eux-mêmes.

Tous ces jeunes iront alimenter les populations en déclin des grands centres, de Zurich par exemple, dont 80% des appartements ne sont occupés que par une ou deux personnes. Déjà de mon temps, il y a quarante ans, nous nous demandions: «Où vas-tu après l'apprentissage, après le gymnase?» Car il était clair qu'on ne resterait pas. Cet été, notre classe de l'école primaire de Herisau va se réunir, et des 45 écoliers qu'elle comptait, environ 4 ou 5 habitent encore là.

Aujourd'hui, je repasse dans ces régions pour assister à des assemblées, pour donner des conférences. Chaque fois, je suis étonné et réconforté par l'afflux de gens intéressés, bien formés dans ces villages, d'ailleurs dans toutes les régions campagnardes suisses. Et ces auditeurs s'en mêlent, ils discutent, ils contestent poliment aussi - ils sont beaucoup moins réticents à prendre position que dans les villes. De toute façon, tout le monde sait à peu près tout de tout le monde. L'invité de l'extérieur se doit de flairer les différences, les dissensions, de reconnaître aussi le jeu un peu plus distant des notables. Rien de tel que le «Voralpenexpress» pour découvrir cette Suisse.

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