A qui l'Europe doit-elle sa culture et sa science précoce, qui se basait sur l'Antiquité? Aux moines du couvent de Saint-Gall des années 750 et suivantes, par exemple. Le débat fait rage de savoir si l'Europe a dépendu de la transmission de ce savoir par le détour des traductions dans le monde islamique. Des intellectuels politiquement corrects se précipitent pour l'affirmer et pour contrer la thèse de l'indépendance intellectuelle européenne, publiée par Sylvain Gouguenheim.

Et bien, il ne faut pas ergoter longuement - les témoignages matériels d'une transmission autochtone et indépendante en Europe même reposent dans la fameuse bibliothèque du couvent de Saint-Gall. Je les ai vus de mes propres yeux lors des expositions bisannuelles de ses trésors, au cours des quarante dernières années. Il s'agit, par exemple, de pratiquement tous les écrits de Saint-Augustin, né en 354 dans l'Afrique du Nord romaine, et du catalogue de toutes ses œuvres. Les traductions d'Aristote par le romain Boèce, né en 480, se trouvent à Saint-Gall. Mieux, elles ont été traduites en un allemand ancien par le fameux moine Notker dit «l'Allemand», né en 950. La synthèse du savoir antique en sciences, réalisée par l'anglais Beda Venerabilis, né en 672, a été collectionnée par Saint-Gall à partir de l'an 750. Et l'œuvre d'Isidore de Séville (http://www.cesg.unifr.ch), né en 560, une somme du savoir scientifique antique, se trouve à Saint-Gall en des versions datant de l'an 650 environ. Ces écrits d'Isidore, sous le titre grec d'Ethymologiae, ont été cités dans pratiquement chaque œuvre scientifique du Moyen Age. La très riche abbaye de Saint-Gall les copiait à tour de bras pour les envoyer et les troquer partout. Elle en conserve un exemplaire magnifique réalisé en 760 par le moine Winithar.

Ce nom, comme celui de Notker, symbolise bien la soif des Alémaniques de l'époque pour le savoir antique. Faut-il rappeler que pendant ces temps lointains, les Arabes ne traduisaient pas Aristote, Boèce, Isidore, Beda, mais avaient tout juste conquis et détruit les trésors en or et en écrits du royaume chrétien wisigoth d'Espagne, la patrie d'Isidore, dont ils héritaient.

Le couvent de Saint-Gall n'était pas un îlot d'érudition refermé sur lui-même, mais il rayonnait à travers toute l'Europe mérovingienne et carolingienne. Ses moines étaient des conseillers à la cour de Charlemagne, plusieurs aussi étaient chargés de l'éducation des princes impériaux. Le couvent, puis la principauté impériale de Saint-Gall, partageait cette position de plaque tournante du savoir avec les autres centres comme Saint-Martin de Tours, Fulda, Reichenau, Saint Albans, Saint-Denis et les couvents d'Irlande, en contact constants.

Si je m'arrête si longuement sur cette question, c'est que l'ignorance de la tradition culturelle européenne est tellement patente chez certains intellectuels qu'ils croient que ce qu'ils méconnaissent n'existe pas. En plus j'ai fait la Klosterschule à Saint-Gall, dans une salle de classe située directement au-dessus de la bibliothèque du couvent, une des plus vieilles du monde et la plus fournie.

Certains intellectuels français feraient donc mieux de s'incliner devant les vitrines de la bibliothèque de Saint-Gall dans sa salle baroque splendide. L'exposition actuelle traite des écrits scientifiques antiques et du haut Moyen Age et de leur présentation graphique et en énigmes. On y peut voir et toucher les témoins physiques de ce qu'énonce le savant Sylvain Gouguenheim.

On sait que les Zurichois ont pillé la bibliothèque lors de la guerre en 1712. Après des négociations difficiles, ils viennent de rendre à Saint-Gall des écrits d'Isidore, de Beda et de Notker, ainsi qu'une introduction à la rhétorique par le romain Quintilien, traduit en allemand ancien autour de l'an 1000. Les Zurichois gardent le merveilleux globe en bois, ne concédant à Saint-Gall qu'une copie qui est en trait d'être réalisée. Soit! Comme on voit, les trésors des racines culturelles et scientifiques européennes résident dans les écrits. Que les Zurichois gardent l'objet en bois.

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