La création de la première ZAD («zone à défendre») de Suisse sur la colline du Mormont, entre les communes de La Sarraz et Eclépens, a braqué les projecteurs sur ce site d’une importance majeure au niveau paysager, naturel et archéologique, mais aussi et surtout sur notre dépendance au ciment. Car si on creuse cette montagne depuis les années 1950, c’est que notre économie consomme plusieurs millions de tonnes de ciment chaque année, et que pour produire cette denrée il faut du calcaire et de l’argile. Selon l’Association suisse de l’industrie du ciment, Cemsuisse, ce sont ainsi 3,6 millions de tonnes de roches calcaires qui ont été utilisées en 2018, et mélangées à 1,2 million de tonnes de marne. Des chiffres qui donnent le vertige, et qui sont l’incarnation d’un développement continu des infrastructures et constructions sur notre territoire.

Comme le relevait le conseiller national PLR Philippe Nantermod dans sa chronique hebdomadaire dans les colonnes du Temps, ce ciment sert à construire des ouvrages de génie civil, des logements, des infrastructures de transport. Si on ne le produit pas en Suisse, il va falloir l’importer d’ailleurs, et sacrifier des montagnes et des paysages de régions éloignées, le tout à grand renfort de camions.

Lire la chronique: Les cailloux d’Italie

Des alternatives existent

Ce raisonnement séduisant de prime abord de par son caractère responsable omet cependant une variable importante: avant de recourir aux importations de ciment, ou de se résigner au sacrifice de notre patrimoine naturel pour sa production, on peut et on doit essayer de réduire notre consommation de ce matériau extrêmement polluant. La production de ciment est en effet responsable en Suisse de l’émission dans l’atmosphère de 380 000 tonnes de CO2 chaque année, des données certes en baisse depuis des années, mais toujours considérables à l’heure de l’urgence climatique.

Des bâtiments publics sont encore régulièrement construits en laissant la part belle au béton, faisant ainsi fi du devoir d’exemplarité qui devrait être celui des autorités

Des alternatives au ciment existent, à commencer par le bois, matière première locale et durable par excellence, qui n’est que trop peu utilisée dans notre pays. Alors qu’on devrait avoir recours massivement à ce matériau, les cours du bois sont au plus bas, et certaines exploitations se font à perte. C’est que les incitations des pouvoirs publics restent rares, et que rien ou presque dans la loi n’incite à privilégier des alternatives au béton. Pire, des bâtiments publics sont encore régulièrement construits en laissant la part belle au béton, faisant ainsi fi du devoir d’exemplarité qui devrait être celui des autorités. Le nouveau Musée cantonal vaudois des beaux-arts a ainsi par exemple nécessité le coulage de pas moins de 9200 m3 de béton, un matériau fabriqué en mélangeant du ciment à du sable ou du gravier et à de l’eau.

Une jolie victoire

Le temps est donc résolument venu de changer de paradigme en matière de construction et d’employer à chaque fois que cela est possible des alternatives plus durables au ciment. Cela, dans l’intérêt de l’environnement bien entendu, mais aussi de l’économie, car ces alternatives et les filières qui les développent sont pourvoyeuses d’emplois et de développement raisonné et durable.

Vouloir sauver le Mormont ne veut donc pas dire faire preuve d’égoïsme ou souffrir du syndrome du «pas devant chez moi». Cela signifie simplement vouloir préserver notre environnement en changeant de paradigme et en mettant de côté certaines certitudes et idées reçues. Quelle que soit l’issue de leur aventure, les zadistes de La Sarraz auront en tout cas réussi à relancer ce débat essentiel, ce qui est en soi une jolie victoire.

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