La création de l'Etat d'Israël, il y a soixante ans, est le moment culminant du mouvement sioniste qui a marqué l'entrée du peuple juif dans l'histoire politique. Devenu historique, le peuple juif s'est comporté comme n'importe quelle autre nation. Il s'est inséré, à son avantage mais à grand prix, dans des rapports de force régionaux et internationaux; il s'est organisé comme Etat dans un mélange curieux de religieux et de profane; il a meublé son histoire de réussites comme de toutes les injustices possibles envers ses minorités, ses voisins, ses opposants; il s'est donné pour mission d'exister dans son unicité tout en cédant à l'embourgeoisement commun, avec toutes ses trivialités. Questions qu'on pose à l'occasion des anniversaires: a-t-il réussi? A-t-il échoué?

La question est la sienne comme la nôtre, de Suisses, d'Européens, redevables des événements du XXe siècle. Car lorsque le mouvement sioniste s'organisait dans les années 1920, il y avait trois solutions à ce qui était alors «la question juive»: l'assimilation à la culture dominante, valorisée en Allemagne, en France, en Suisse; la révolution, préconisée par les juifs communistes dans l'espoir d'une reconnaissance apaisée de la judéité; et le retour à Sion, Terre promise.

On sait ce qu'il est advenu de l'assimilation en Europe. Avant d'échouer par l'Holocauste, elle avait échoué dans son principe. C'était, disait l'historien Gershom Scholem, une abdication: «A l'ivresse sans borne de l'enthousiasme des Juifs ne correspondit jamais une réponse adressée aux Juifs en fonction de ce qu'ils avaient à donner et non de ce qu'ils avaient à abandonner.» Le génocide n'interrompait pas un dialogue mais en couronnait tragiquement l'absence.

Des trois options, seul le sionisme a tenu tête au siècle que nous avons fait. Une part de son fardeau est sur nous. La success story israélienne est facile à porter. Ses désastres nous font mal et honte. Mais rien n'est totalement clair dans son histoire, ni pour nous, ni pour ceux qui la font. Une nation «comme les autres», mais qui porte la mémoire écrite de l'humanité et les tragédies de la modernité, comment en comprendre le sens? La question ne s'épuise pas.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.