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Le sens des fractures au cœur du «Vatican iranien»

Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes, à Paris, explique que l’origine des dissensions au sein du pouvoir se trouve dans la volonté d’une fraction de poursuivre la dynamique conquérante qui a affermi le rôle régional de l’Iran, aux dépens du bien-être intérieur

Pourquoi le guide de la révolution, Ali Khamenei, a-t-il décidé de maintenir Ahmadinejad à la tête de l’Etat, contre la volonté des électeurs qui ont sans doute massivement voté pour son rival, Mir Hossein Moussavi, un homme parfaitement «compatible» avec les valeurs de la République islamique, provoquant l’Intifada la plus forte que cette dernière ait connue depuis sa naissance?

L’attitude du guide rappelle celle qu’il avait adoptée au lendemain de l’invasion américaine de l’Irak (2003), et qui avait suscité une crispation de la «mollarchie» et un verrouillage en règle du pays. Pour barrer la route à un parlement (Majlis) réformateur susceptible d’avoir quelques sympathies pour Washington, le guide avait fait interdire à 200 députés sortants de se représenter lors des élections parlementaires de 2004. Ce durcissement au plus haut sommet de l’Etat s’est renouvelé au moment où Barack Obama a tendu la main au régime, l’a invité au dialogue et lui a demandé de «desserrer le poing». Il témoigne de la peur qu’a inspirée l’offensive de séduction d’Obama entamée dès la fête de Norouz 2009. La survie du régime ne dépend-elle plus que de l’existence d’un ennemi extérieur, qui lui permet de mobiliser le peuple pour le souder contre «l’étranger»?

Or, parmi les quatre candidats agréés, seul Ahmadinejad était resté sur une ligne anti-américaine radicale, les trois autres ayant plaidé pour une décrispation des relations de l’Iran avec son voisinage et avec les Etats-Unis. En reconduisant le président sortant, le guide espère ainsi sanctuariser le régime, forcer la cohésion nationale face aux «menaces» extérieures, contraindre ses dirigeants à faire bloc, poursuivre son programme nucléaire, y compris sans doute dans son volet militaire, et confirmer les «acquis» de l’exportation de la révolution, dont le bilan est éclatant. Cette conduite provoque la plus grave crise du régime depuis 1979, ainsi que de réelles fractures au cœur du «Vatican iranien».

Le guide est déterminé à poursuivre la dynamique conquérante qui a affermi le rôle régional de l’Iran et intensifié son programme nucléaire, profitant de l’éviction des verrous afghan et irakien, abattus par l’armée américaine au lendemain du 11 septembre. L’arrivée massive de l’US Army dans la région s’est traduite par un raidissement iranien, par l’élection d’Ahmadinejad en 2005 et par la relance de l’exportation de la révolution islamique.

Quelques années plus tard, et bien que la situation socio-économique de l’Iran soit déplorable, le régime peut ainsi s’enorgueillir d’avoir réalisé la jonction entre la Caspienne et la Méditerranée, en créant cet arc chiite qui réunit désormais l’Iran, l’Irak, la Syrie, le Hezbollah libanais, avec son prolongement sunnite palestinien, grâce au parrainage du Hamas à Gaza.

Cette face visible de l’expansionnisme iranien tend à occulter d’autres formes de percées et d’immixtion, plus sournoises. D’une part, l’Iran a réussi, en créant le Hezbollah de toutes pièces par un décret signé de la main de Khomeiny (1983), à en faire un bras armé des Pasdarans aux portes d’Israël, obligeant ce dernier à une douloureuse révision stratégique au lendemain de son échec face à la guérilla du Hezbollah (été 2006). Pour la première fois depuis son existence, l’Etat hébreu se retrouve sur la défensive, lui qui avait toujours été offensif. Les missiles du Hezbollah (près de 40 000) peuvent désormais toucher les parties les plus reculées du territoire israélien.

Plus encore, le Parti de Dieu est devenu un redoutable instrument au service du renseignement opérationnel de Téhéran. La cellule découverte au Caire, et celle plus récemment en Azerbaïdjan, attestent des missions subversives que l’Iran confie au Hezbollah dans le monde. Sous couvert d’aider le Hamas à Gaza, la cellule égyptienne du Hezbollah a fait des repérages aux abords du canal de Suez, ainsi que dans le Sinaï, en vue de perpétrer des actions contre des bateaux ennemis ou des touristes israéliens. La mise au jour de cette cellule a permis de réaliser à quel point l’influence iranienne était grandissante, y compris au Soudan, par lequel l’Iran fait transiter des armements, dont des missiles de moyenne portée destinés aux Palestiniens de Gaza. Le raid aérien mené par Israël en janvier 2009 contre un convoi localisé au nord de Port-Soudan en atteste.

Plus à l’ouest, l’influence grandissante de l’Iran a provoqué une rupture des relations diplomatiques avec le Maroc, qui ne supportait plus l’activisme des chiites convertis, des diplomates et du Centre culturel iranien. Le Royaume a encore moins apprécié l’offensive de charme que Téhéran a engagée dans son arrière-cour, en Mauritanie, où le ministre des Affaires étrangères, Manouchehr Mottaki, s’est précipité au lendemain de la rupture par Nouakchott de ses relations avec Tel-Aviv. Et pour que cette visite, la première d’un responsable iranien de ce niveau, marque bien les esprits, le ministre a promis d’équiper et de former le personnel du Centre national d’oncologie de Nouakchott, un hôpital flambant neuf qui venait d’être financé par Israël.

Plus encore, dans la péninsule Arabique, l’Iran accroît son rôle déstabilisateur. Dans le nord du Yémen, il soutient la rébellion des Houthi, alimentant depuis près de cinq ans un climat de guerre civile. Téhéran s’attaque également à deux nouvelles cibles dans son voisinage direct. Les plus hauts dignitaires du régime revendiquent, à intervalles réguliers, l’appartenance à l’Iran du royaume de Bahreïn, ce qui met régulièrement ce dernier en effervescence. D’autre part, la minorité chiite d’Arabie, qui représenterait 20% de la population (le régime l’estime à 10%), auxquels il faudrait adjoindre le million d’Ismaéliens de Najran (sud-ouest), relance ses revendications, allant jusqu’à ne plus exclure une séparation territoriale – menace formulée par le cheikh Nemer en avril 2009.

Désormais Téhéran possède une capacité de nuisance qui s’étend à l’ensemble des pays arabes, et ne se cache plus d’être en mesure de les déstabiliser ou de porter atteinte aux intérêts des grandes puissances dans la région. En dépit de sa situation socio-économique, l’Iran d’Ahmadinejad et du guide revendique le statut de superpuissance et exige d’être traité comme telle. Ses ambitions semblent ne plus avoir de limites. Le régime a réussi à «voler» la cause palestinienne aux régimes arabes «défaillants», grâce notamment au succès de la guerre asymétrique menée via le Hezbollah, en 2006, et aux propos virulents du président iranien contre Israël. Les progrès enregistrés dans le domaine nucléaire attirent vers lui la sympathie d’un nombre toujours plus grand de musulmans. Ces deux atouts représentent un argument majeur dans la course à la reconnaissance de sa suprématie régionale. C’est pourquoi le duo à la tête de l’Etat iranien ne veut pas qu’Obama lui impose une détente et lui vole la sympathie des Arabes.

Mais l’effort de guerre massif – en dépit des embargos –, les pétrodollars consacrés au nucléaire et à l’exportation de la révolution, des performances économiques très médiocres, un isolement grandissant face à une large coalition de pays ennemis ou inquiets de ses visées, ainsi que l’évolution toujours plus dictatoriale du régime ont fini par provoquer une rupture au cœur même de la «mollarchie».

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