Ma semaine suisse

Blatter, notre fierté, notre honte

Nous, Suisses, devrions être fiers de Joseph S. Blatter, le pt’it Valaisan parti de rien, qui s’est propulsé au royaume des seigneurs. Enfant, ce fils d’ouvrier gagnait ses premiers sous à la plonge des hôtels de Zermatt. Un bon gars, malin et obstiné, qui s’est extrait de son trou entouré de murailles, Viège et le Haut-Valais, curieuse et microscopique réserve parlant un dialecte moyenâgeux.

Quand il serre les mains à Ulrichen où il est né, à Viège où l’école porte son nom, le maître du football mondial oublie le cosmopolitisme des capitales qui lui déroulent le tapis rouge. Le Blatter de Viège est à tu et à toi. Des bons mots un peu frustes, le sourire affable, une rusticité naturelle: verre de blanc et viande séchée à portée de main, il se sent aussi à l’aise sous la cantine d’un alpage que dans le luxe d’un palace.

De ce provincialisme, il a fait un atout: être sous-estimé par ses rivaux qu’il écarte ou écrase un à un. Cet admirateur de Machiavel est ainsi devenu «le Suisse le plus puissant du monde», reçu partout comme un chef d’Etat. Le seul confédéré capable de rencontrer n’importe quel président. Obama, Poutine, Merkel, Xi Jinping, tous sont prêts à lui murmurer à l’oreille – et à lui manger dans la main.

Nous devrions être fiers de Sepp Blatter, qui a apporté le succès économique à la FIFA. Depuis Zurich, l’association a la haute main sur la Coupe du monde, spectacle cathodique planétaire. En vendant les droits TV du foot, Blatter a fait fructifier la fortune de la FIFA jusqu’à des sommets vertigineux. Ce n’est pas un crime. Mais pourquoi les TV d’Etat sont-elles prêtes à payer des tarifs exorbitants?

Sous la présidence du compatriote Blatter, en seize années glorieuses quoique troublées par les soupçons récurrents de corruption, la FIFA est devenue une machine à cracher des bénéfices, lesquels sont redistribués, c’est la version officielle, aux 209 associations nationales: la promotion du foot comme on fournit de l’aide au développement. L’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie profitent de cette manne comme jamais auparavant. Ce qui n’empêche pas la FIFA de verser à ses dirigeants, heureux fonctionnaires bénévoles, de mirobolants bonus sous forme de «prestations à court terme» – cela ressemble à un détournement de son statut d’association à but non lucratif d’utilité publique.

Je pinaille? Nous devrions être reconnaissants envers notre «Seppi» national, car avec lui, l’universalité du foot n’est pas qu’un slogan. Blatter pique aux riches pour donner aux pauvres; par ce procédé magique, le droit au ballon rond devient un droit humain – la défense des droits humains n’est-elle pas une fierté de la Suisse, un pilier de sa diplomatie?

Nous devrions féliciter le presque octogénaire s’accrochant à sa mission comme le mollusque colle à son rocher, déterminé à résister à ces félons d’Européens qui jalousent sa réussite. Comme s’ils pourraient faire mieux que lui à sa place – ou différemment… Balivernes! Blatter ou Platini, c’est bonnet blanc, blanc bonnet. La FIFA resterait le même business opaque régi par l’argent et le pouvoir absolu qu’il confère à son président.

Nous, Suisses, avons tant de raisons d’admirer Sepp Blatter, mais nous ne l’aimons pas. Cette odeur de soufre qui plane sur la FIFA nous retient. Nous devinons qu’à l’intérieur, tout n’est que mensonges et vanités. Quand une association sans but lucratif, aux statuts identiques à ceux d’un club de bridge, brasse des centaines de millions de dollars, quelque chose cloche. Méfiance! Nous gardons nos distances. Nous sommes mal à l’aise, mais pas assez pour nous émouvoir que notre Code pénal, lacunaire, empêche de poursuivre d’office une fédération sportive pour trafic d’influence. Des «affaires»? Ce n’est pas notre affaire. Nous fermons les yeux, nous nous bouchons le nez et les oreilles. Collectivement, nous regardons ailleurs. Depuis des années.

Sous la pression de critiques internationales persistantes, le Conseil fédéral a bougé une oreille, il y a peu. Il ne faudrait plus que les limites de notre droit pénal couvrent des actes de corruption privée. Schéma connu: comment ne pas songer à l’abandon à reculons de la distinction entre fraude et évasion fiscale, qui trop longtemps protégea le détournement par les banques du secret bancaire?

La FIFA est directement visée par le projet de révision du Code pénal transmis fin avril aux Chambres fédérales. Notre mauvaise conscience est titillée. Une raison suffisante pour se priver de profiter, sans cocorico, de la poule aux œufs d’or? Entre morale et Standortspolitik, il faudra choisir.

Il ne faudrait plus que les limites du droit pénal couvrent des actes de corruption privée

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