Depuis trois semaines, une nouvelle guerre est engagée dans les Balkans. De «frappes» punitives, volontiers qualifiées de «chirurgicales» par les porte-parole de l'OTAN et censées durer quelques jours, l'Europe du Sud-Est a basculé dans une guerre dont personne ne se hasarde plus à prédire la durée. L'armada occidentale se renforce jour après jour, les bombardements s'intensifient sur toute la Yougoslavie, l'exode des réfugiés se poursuit. L'Albanie est de facto entrée en guerre avec sa voisine serbe en acceptant de servir de base arrière pour les hélicoptères d'attaque de l'Alliance, demain ce sera peut-être le tour de la Macédoine, après-demain celui de la Grèce lorsqu'il s'agira d'acheminer les troupes chargées d'une intervention terrestre qui paraît désormais difficilement évitable. Sans attendre de nouveau mandat politique et poussée par l'urgence, l'OTAN, qui a déjà largement dépassé le rôle que lui confie sa propre Charte, s'attribue maintenant une fonction humanitaire dont on peine encore à évaluer les conséquences.

Cette guerre nous effraie, cette guerre nous déchire. Elle mobilise nos pensées, met à mal nos certitudes, révèle nos convictions. Notre tâche de journalistes est d'abord de relater les faits, d'en illustrer la complexité et d'apporter des éclairages. Nous poursuivrons nos efforts dans ce sens en tentant d'éviter les pièges de toutes les propagandes. Mais nous souhaitons aussi élargir ce débat qui est également une discussion sur le destin de l'Europe et de ses valeurs. La rédaction du Temps est elle-même partagée sur le bien-fondé de l'intervention des troupes occidentales. Au-delà de la ligne éditoriale défendue depuis le début dans cet espace, il nous a paru légitime d'offrir à nos lecteurs un large écho de ce débat interne qui reflète sans doute celui qui se déroule un peu partout dans notre société.

L'engrenage balkanique est à l'œuvre, ses ravages sont déjà une réalité et personne n'a plus le droit aujourd'hui d'en sous-estimer la portée. Il ne s'agit pas d'être «contre la guerre», qui sévit de façon cruelle depuis dix ans dans cette région d'Europe, mais de s'interroger sur la nécessité de l'escalade que représente l'intervention directe de l'Alliance et sur ses conséquences. Il ne s'agit pas d'en contester la finalité, la mise en place dans les Balkans d'un ordre démocratique respectueux des droits des minorités, seul garant de la paix, mais de s'interroger sur la meilleure (ou la moins mauvaise) façon d'y parvenir. A cet égard, un scepticisme critique nous paraît préférable à tout élan belliciste. En voici les principales raisons:

Les responsables politiques des Etats de l'Alliance présentent leur action comme une «punition proportionnée» à l'étendue des crimes commis par le régime de Slobodan Milosevic. Sans parler des fondements moraux et juridiques que s'octroie ainsi la plus grande puissance militaire de la planète (et cet élément peut aussi être discuté), l'idée même d'une réponse «proportionnée» est pure illusion. Dès que la guerre éclate entre des adversaires aussi inégaux, elle ne peut être que totale. Tant que règne une paix, même précaire, un régime politique obsédé par sa survie a des raisons de se contenir. Dès l'ouverture des hostilités, tous les moyens seront bons à sa défense. Même les plus terribles. Et les plus désespérés sont souvent les plus terribles. Le tragique exode forcé des Kosovars nous le rappelle. Depuis l'automne 1998, la Serbie se prépare à une offensive au Kosovo. Elle sait devoir s'attendre à une intervention directe (par les forces de l'OTAN) ou indirecte (par l'appui militaire aux indépendantistes albanais de l'UÇK). L'armée yougoslave a renforcé sa présence au Kosovo, assuré son contrôle sur les points stratégiques de la région, entrepris l'extermination des maquis kosovars. Les méthodes sont hélas connues et elles ont été utilisées dans d'autres conflits ethniques ou coloniaux. Les forces militaires et paramilitaires «vident» les territoires de toute population civile par la terreur. Rien dans cette horreur n'est admissible, mais tout était prévisible. Alors que nous voulons défendre les droits des Kosovars à vivre en paix et en justice, la guerre, par sa logique impitoyable, a accéléré leur exode. Pensait-on sérieusement que les événements pourraient prendre un autre cours?

Durant toute la guerre de Bosnie, et auparavant encore, durant celle de Croatie, l'Occident a défendu le maintien des frontières préexistantes. Cette hypothèse contredit depuis toujours la volonté des minorités serbes de Krajina et de Bosnie ainsi que celle des indépendantistes kosovars. Les premières voulaient s'unir à la Serbie, les seconds s'allier à l'Albanie.

Depuis l'intervention armée de l'OTAN, la coexistence des Albanais et des Serbes au Kosovo n'est plus une perspective réellement envisageable. Le processus en cours conduit inexorablement le Kosovo à devenir un micro-Etat enclavé ou une province de la Grande Albanie. Refusera-t-on ensuite aux Serbes de Bosnie d'achever la réunification qu'ils désirent? Si oui, que deviendront les Musulmans bosniaques et leur Etat «puzzle»? Si non, comment justifier cette injustice et comment la perpétuer autrement que par la force?

Il ne fait aucun doute que Slobodan Milosevic a bafoué régulièrement et grossièrement les principes du droit humanitaire. Mais la violation des règles internationales (de l'ONU et de la Charte atlantique) par des Etats démocratiques se justifie-t-elle pour autant? La question ne se limite pas à une observation mesquine du droit formel. Car les leçons de cet épisode sont claires pour de nombreux Etats de par le monde. Le droit de la force l'emporte sur la force du droit. Et le corollaire est évident: il faut s'armer à tout prix, puisque seule la force peut faire hésiter les puissances occidentales. Dans ces circonstances, l'arme nucléaire redevient une assurance privilégiée. L'Ukraine l'a compris et manifesté aussitôt en dénonçant le traité de dénucléarisation. L'Inde et le Pakistan, la Corée du Nord et d'autres plus discrets viennent de recevoir un encouragement à se doter de l'arsenal atomique.

Cette guerre est conduite au nom de valeurs essentielles. Elles ne sont peut-être pas les seules à expliquer l'intervention occidentale, mais elles en sont certainement le cœur. De bonne foi, cette justification est indéniable et on pourrait même se réjouir d'y voir une «première» humanitaire, un précédent débarrassé des odeurs de pétrole. Mais l'OTAN est-elle alors décidée à poursuivre dans son élan? Et doit-elle tolérer qu'un Etat comme la Turquie, coupable des mêmes exactions contre des minorités, soit partie prenante à ces opérations?

De la lutte contre un homme, Slobodan Milosevic, nous sommes passés à une guerre contre la nation serbe. Ce n'est sans doute pas la volonté des dirigeants occidentaux mais c'est ainsi que les Serbes le ressentent. Et la destruction systématique de leur infrastructure économique les renforce dans cette conviction. La cible n'est plus gouvernementale ou fasciste mais nationale. Les bombardements ne sont pas très efficaces contre les blessures à la dignité nationale. Le harcèlement de l'Irak ou de la Libye l'a bien montré. En durant, le conflit risque de ne plus pouvoir être résolu que par la défaite des Serbes, comme la Seconde Guerre mondiale n'a pu prendre fin que par l'écrasement de l'Allemagne. Prendre Belgrade? Combattre en Serbie? C'est désormais la politique du pire que Slobodan Milosevic souhaite sans doute en secret.

La Russie a été jusqu'ici sciemment écartée de toute solution négociée à ce conflit. A certains égards, le calcul des stratèges occidentaux est bon: la Russie, traumatisée par la guerre de Tchétchénie et broyée par la crise, ne veut pas entrer en guerre. Elle ne peut pas non plus apporter une aide matérielle ou militaire déterminante à la Yougoslavie. Le scénario des dominos de 1914 est hautement improbable et les gesticulations du Kremlin témoignent surtout de son impuissance réelle. Si le conflit reste de courte durée, il n'aura pas d'autre conséquence sur le destin russe. Mais s'il venait à durer ou à s'amplifier, le risque de voir un pouvoir anti-occidental, antidémocratique et autoritaire s'établir à Moscou dans le sillage de celui de Boris Eltsine serait fortement accru. Ce n'est bien sûr pas une guerre en Serbie qui décidera de la démocratie en Russie. Mais son isolement concourt à approfondir l'humiliation des Russes, meilleur terreau de la dictature.

Par ailleurs, la mise à l'écart de la Russie dans ce conflit n'est ni l'effet du hasard ni la seule conséquence de sa faiblesse actuelle. On aurait pu se passer de la Grande-Bretagne à Rambouillet. Ecarter la Russie, en revanche, c'est refuser de faire place à une sensibilité politique et nationale très proche de celle des Serbes. Il est difficile de convaincre Belgrade si les arguments ne sont pas suffisants pour Moscou. Dédaigner cette réalité, c'est négliger une diversité essentielle des consciences en Europe, et c'est se condamner à un usage éphémère de la force. La France, l'Italie et l'Allemagne qui s'efforcent maintenant de ramener la Russie dans le jeu diplomatique et politique balkanique jouent dès lors une carte indispensable.

L'essentiel. La raison, l'histoire et la géographie se conjuguent pour démontrer que la clé de toute issue à la tragédie balkanique est en Serbie. C'est dans la société serbe elle-même que se trouvent les ferments de la paix, de la justice et de la tolérance. Où se cachent-ils? Chez les démocrates, chez les optimistes, chez les partisans de l'ouverture qui existent en Yougoslavie comme ailleurs. Au Monténégro et dans des villes aujourd'hui bombardées. Ils se sont manifestés lors des élections municipales serbes et ils n'ont pas disparu. Le processus de leur émergence peut être long, contradictoire, comme il l'est dans d'autres Etats handicapés par des traumatismes historiques. Il faut un De Klerk ou un Rabin à la Yougoslavie. Il faut encourager, offrir des perspectives aux forces vivantes de la nation serbe. On a vu ainsi l'effet mobilisateur que l'offre d'une participation future à l'Union européenne a eu dans le passé sur l'Espagne ou la Grèce. Le rôle décisif qu'elle joue encore en Hongrie, en Slovaquie ou dans les pays Baltes. Les Européens sont allés dans ce sens, c'est vrai, et ils ont souvent été découragés par le nationalisme serbe. Mais a-t-on tout fait, tout exploré? Avons-nous donné l'impression aux Serbes de les traiter comme la grande nation européenne qu'ils sont aussi? En condamnant les forces de l'espoir à se rallier au président, l'Alliance mutile ses propres chances. Aujourd'hui, l'offre d'ouverture et de partage d'un destin commun peut paraître utopique. Elle ne doit pas pourtant être abandonnée.

Le tableau peut paraître sombre, il n'est pas pour autant désespéré. Demain, peut-être, un coup d'Etat militaire mettra un terme à l'aventure serbe. Une négociation permettant à des Etats non-bélligérants de garantir l'autonomie kosovare finira par aboutir. Plus probablement, une solution aujourd'hui imprévisible et inimaginable émergera du magma de la guerre. Mais alors même que des pays amis sont en guerre, et plus encore parce que ces Etats défendent des valeurs qui sont aussi les nôtres, notre devoir est de douter, de nous interroger à chaque instant, de tout tenter pour comprendre ce qui nous paraît aujourd'hui incompréhensible. Afin de ne pas manquer la première chance de paix et de justice durable sur notre continent.

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