Au moment où l’ONU s’apprête à fêter ses 70 ans en ouvrant ses portes au public, le 24 octobre prochain, et quelques mois avant l’élection du successeur de l’inoffensif Ban Ki-moon, il vaut la peine de se reposer la question fondamentale: à quoi sert cette organisation? Le «Machin», comme disait de Gaulle, est-il utile?

Premier constat: l’ONU a réussi à durer. C’est déjà une performance en soi, dans un environnement en mouvement perpétuel et aux rapports de force si fluctuants. Comparée à l’éphémère Société des Nations, l’ONU a fait ses preuves. Les Etats et les peuples lui reconnaissent sa capacité à dire le droit international et à incarner la source de la légalité entre les nations. En termes de légitimité, de représentation et d’universalité, on n’a pas fait mieux depuis 70 ans.

C’est à la fois immense, et frustrant! Car on pourrait faire bien plus si tout simplement les Etats membres, et surtout les plus puissants d’entre eux, et notamment le plus puissant de tous, les Etats-Unis, appliquaient la Charte. Aujourd’hui, les efforts de réforme portent sur la refonte du Conseil de sécurité. Chacun sait qu’avec trois sièges de représentants permanents avec droit de veto, l’Occident – Europe et Etats-Unis – dispose d’un poids excessif et d’une maîtrise de l’agenda qui ne correspond plus à son importance réelle. Un Conseil de sécurité avec sept membres permanents, soit un représentant étatsunien, un chinois, un russe, un européen, un sud-américain, un africain et un sud-asiatique, les quatre derniers représentant un groupe d’Etats sur une base tournante, serait beaucoup plus équitable. Mais aucun des membres permanents, et surtout pas le Français et l’Anglais, n’est disposé à ouvrir un jeu qui signifierait la fin de la suprématie occidentale et l’établissement d’une «démocratie» mondiale plus authentique.

Se focaliser sur cette réforme perdue d’avance sert donc à masquer les vrais enjeux et à favoriser le statu quo sous prétexte de le modifier.

Avant de réformer le Conseil de sécurité, il serait en effet préférable de se concentrer sur la Charte et son application. Son respect sans détours constituerait en soi un progrès considérable. Prenons le cas des résolutions, qui sont le produit législatif de l’Assemblée des nations. Comme dans tout parlement, elles sont le fruit des rapports de force et des lobbies du moment, mais aussi d’un consensus qui est à la base même du droit international. Difficiles à faire adopter, elles ne sont pourtant respectées que dans la mesure où elles complaisent aux puissants et ne contredisent, par exemple, pas les intérêts d’Israël. Cette généralisation du double standard n’est, à terme, pas justifiable, aussi favorable à Israël qu’on puisse être.

Autre cas, celui du Moyen-Orient depuis quinze ans. L’invasion de l’Irak et le renversement du gouvernement légal, grâce à un mensonge d’Etat sur les fausses armes de destruction massive de Saddam Hussein et contre l’avis de nombreuses puissances dont la France, est une violation de la Charte. Tout comme le bombardement de la Libye et le renversement de Kadhafi a outrepassé délibérément les termes de la résolution des Nations Unies. Et que dire de la Syrie où, sous prétexte de se débarrasser des criminels de l’Etat islamique, les Occidentaux ont en réalité protégé leurs trafics de pétrole et armé en catimini les factions hostiles au gouvernement syrien, certes dictatorial mais légal? Et de l’Ukraine où, le lendemain d’un accord avec le gouvernement légal pourtant signé par des ministres français et allemand, les Etats-Unis l’ont renversé pour donner le pouvoir à la rue?
La Charte des Nations Unies interdit de s’ingérer dans les affaires internes d’un pays pour saper ses institutions et renverser son gouvernement. Agiter comme alibi l’étendard des droits de l’Homme et de la démocratie, ne revient en fait qu’à abuser l’opinion publique et à bafouer le droit, tout en portant un coup terrible à la réputation de la démocratie et des droits de l’Homme dans les nations humiliées. Il n’est pas étonnant que le seul printemps arabe qui ait réussi est celui de Tunisie, parce qu’il a été porté par une vague populaire qui n’était pas instrumentalisée de l’extérieur. Ceux de Libye et de Syrie, comme celui d’Ukraine, étaient frelatés et ont débouché sur la guerre civile. Celui d’Egypte, populaire au départ, a été corrompu à la fois par l’extrémisme des Frères musulmans une fois arrivés au pouvoir et par le coup d’Etat des généraux qui a interrompu cette expérience «démocratique».

Fêter les 70 ans de l’ONU, c’est bien, mais respecter sa charte, c’est mieux!

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