Comment peut-on être Serbe? A Vranjska Banja, dans le sud de la Serbie, tout le monde a sa réponse. Cette station thermale en déshérence abrite en effet des réfugiés et des déplacés venus de tous les «territoires serbes» de l'ancienne Yougoslavie. Miroslav et sa femme Svetlana, 70 ans chacun, habitent depuis 1999 dans des baraquements en bois, dressés près de cultures en serres, à l'entrée du complexe thermal. Ils viennent d'Urosevac, une ville du Kosovo désormais nommée Ferizaj et dont tous les Serbes ont été chassés. Quelque 200 déplacés du Kosovo vivent toujours dans ces baraquements: «Les plus pauvres, ceux qui n'avaient pas de famille et aucune possibilité de refaire leur vie à Belgrade ou dans une grande ville», explique un responsable de la Croix-Rouge locale.

A quelques centaines de mètres, la villa «Balkan», coquette construction des années 1930, abrite une cinquantaine de réfugiés de Croatie. Chaque famille dispose d'une pièce d'environ 12 mètres carrés. «Nous sommes ici depuis 1992», explique Mirjana, originaire de Rijeka, sur la côte. «On dit que la situation s'améliore pour les Serbes en Croatie, mais que ferions-nous là-bas? Nous n'avons pas de papiers, pas de maison, pas de travail, et mes plus jeunes enfants sont nés ici, en Serbie». Mirjana élève ses trois enfants avec l'équivalent d'une centaine d'euros par mois d'aides sociales.

Au total, on estime que près de 800000 des huit millions d'habitants de la Serbie actuelle (sans le Kosovo) sont des déplacés ou des réfugiés issus de l'ancienne Yougoslavie. Beaucoup ont acquis la citoyenneté serbe et, sans surprise, ces orphelins de la «Grande Serbie» votent généralement pour les courants les plus nationalistes. La Vojvodine était autrefois un bastion libéral et démocratique, marqué par la tradition de bonne cohabitation entre différentes communautés nationales. Mais, aujourd'hui, l'extrême droite nationaliste serbe arrive en tête à tous les scrutins et dirige la ville de Novi Sad depuis 2005. Cela s'explique par l'incroyable mutation démographique qu'a connue la province. Désormais, les Serbes sont nettement majoritaires, du fait de l'afflux de réfugiés.

Après l'indépendance du Monténégro, acquise au printemps 2006, et l'indépendance du Kosovo, proclamée le 17 février dernier, les Serbes vivent aujourd'hui dans six Etats différents issus de l'ancienne Yougoslavie: en Serbie bien sûr, mais aussi en Croatie, où ils représentent 3 à 4% de la population totale (12% en 1991), en Bosnie-Herzégovine (environ un tiers de la population), au Monténégro, où 30% des citoyens se sont déclarés Serbes lors du recensement de 2003, et au Kosovo, où vivent encore quelque 120000 Serbes, sans oublier la petite minorité serbe de Macédoine (2% de la population).

Qu'est-ce que signifie être Serbe? Le lien avec la religion est déterminant. Les Serbes sont les fidèles du patriarcat orthodoxe de Pec (au Kosovo), seule institution «proto-nationale» demeurée vivante durant les longs siècles de domination ottomane dans les Balkans. A partir du premier soulèvement de 1804, une principauté de Serbie s'est progressivement développée, grignotant les territoires ottomans des Balkans, mais ses frontières n'ont jamais coïncidé avec l'aire de peuplement «nationale».

A la fin du XIXe siècle, deux modèles politiques étaient en concurrence, celui du petit royaume de Serbie, comme «Piémont» de l'unification nationale, appelé à réunir tous les Serbes, ou bien celui d'une fédération de tous les peuples slaves des Balkans: l'idée yougoslave a été développée par des intellectuels croates, comme Ljudevit Gaj ou l'évêque catholique Josip Strosmajer. Le Monténégro, également principauté indépendante, représentait un «second Etat serbe», concurrençant le projet développé à Belgrade.

En 1918, le Royaume de Serbie, comptant parmi les vainqueurs de la Grande Guerre, fut «récompensé» de son engagement et de ses sacrifices: il annexa le Monténégro et les territoires balkaniques de l'ancien Empire d'Autriche-Hongrie, devenant «Royaume des Serbes, Croates et Slovènes», ce qui lui permit de réaliser d'une manière autoritaire et centraliste le rêve yougoslave.

Dans les années 30, le Komintern dénonçait le Royaume yougoslave comme une «prison des peuples» au service de l'idéologie «grand-serbe», et la nouvelle Yougoslavie créée par Tito et les partisans communistes de la Seconde Guerre fut fédérale, garantissant l'égalité entre tous les peuples. Les Serbes jouissaient du statut de «peuple constitutif de la Fédération» dans toutes les républiques où ils étaient présents, mais le régime communiste veilla toujours à tenir en respect le nationalisme serbe, considéré comme la plus grande menace potentielle pour la Fédération.

Lorsque le communisme commença à vaciller dans les années 1980, après la mort de Tito, les aspirations démocratiques rencontrèrent ce nationalisme, dont la tradition s'était maintenue dans certains cercles restreints, notamment dans l'orbite de l'Eglise orthodoxe.

Milosevic était-il nationaliste? La réponse n'est pas évidente. Bureaucrate communiste sans grand relief, Slobodan Milosevic a plutôt eu la grande intelligence de pressentir la nécessité de trouver une nouvelle légitimation idéologique au système de pouvoir sclérosé dont il avait hérité. Quelques intellectuels, souvent d'anciens dissidents de l'époque titiste, comme le romancier Dobrica Cosic, éphémère président yougoslave en 1992, lui permirent d'opérer cette mue idéologique. Pour développer l'idée de «réunir tous les Serbes dans un seul Etat» sur les ruines de l'ancienne Yougoslavie, Milosevic s'appuya sur des personnages atypiques, comme Radovan Karadzic, le psychiatre et poète fou de Sarajevo. A côté de ces «romantiques», le maître de Belgrade comptait aussi sur de véritables hommes de pouvoir, sur les services secrets, en parfaite osmose avec les milieux criminels.

Tout au long des années 1990, Milosevic parvint à concilier deux types de légitimité idéologique: tout en flattant, en excitant et en utilisant le nationalisme, il pouvait aussi se poser en défenseur de la Yougoslavie, détruite par les sécessions slovène, croate ou bosniaque.

Assiste-t-on, depuis la chute de Milosevic, en 2000, à l'apparition d'un «vrai» nationalisme serbe, d'un nationalisme «authentique», dont le premier ministre, Vojislav Kostunica, serait le digne représentant? Assurément, Vojislav Kostunica a pour lui le mérite de la cohérence. Il n'a jamais été communiste, et nul ne saurait le soupçonner d'avoir jamais eu la moindre nostalgie yougoslave. On doit également reconnaître la sincérité de sa foi orthodoxe et on peut lui faire crédit d'un engagement convaincu sur le dossier du Kosovo. Cependant, dans le bras de fer qui l'oppose aux courants démocratiques et proeuropéens, Vojislav Kostunica n'a jamais cessé de s'appuyer sur les anciens réseaux de pouvoir hérités de l'ère Milosevic, notamment dans la police, l'armée et les services secrets. De ce point de vue, il se pose largement en héritier de Milosevic.

En Bosnie-Herzégovine, Milorad Dodik a su s'imposer à la tête de la Republika Srpska, «l'entité serbe» de ce pays toujours divisé depuis la guerre en utilisant les arguments traditionnels du nationalisme serbe. Mais probablement s'agit-il plus d'une tactique que de véritables convictions. «Dodik gouverne exactement comme Karadzic: toutes les institutions sont contrôlées par un petit noyau de personnes, directement dépendantes du chef», explique le journaliste Slobodan Vaskovic, l'une des rares voix critiques de Banja Luka. «Mais la seule chose qui compte, ce sont les affaires et l'argent, le nationalisme n'est qu'un prétexte pour conserver le pouvoir.»

Pourtant, les conséquences des guerres des années 1990, largement menées par la Serbie et au nom du nationalisme serbe, demeurent inscrites dans les têtes. Bien peu de citoyens serbes de Bosnie peuvent aujourd'hui ressentir la Bosnie-Herzégovine comme leur pays et Sarajevo comme leur capitale. De même, il serait illusoire d'imaginer que les Serbes du Kosovo puissent, dans un avenir envisageable, considérer le Kosovo comme leur pays. L'identité nationale serbe est devenue le seul référent des jeunes générations, qui n'ont pas connu l'expérience yougoslave.

Dans un de ses romans, Dobrica Cosic fait dire à l'un de ses personnages que «la Yougoslavie a été la plus tragique illusion du peuple serbe». Il faut plutôt constater que le rêve fou de «Grande Serbie», agité par certains intellectuels et quelques stratèges avides de pouvoir, s'est soldé par l'une des plus grandes catastrophes de l'histoire du peuple serbe.

Les funestes années 1990 ont largement détruit une manière de «vivre ensemble» que les peuples des Balkans avaient progressivement élaborée au long de leur histoire, et la «question nationale serbe» demeure ouverte.

Sachant qu'il serait parfaitement illusoire de prétendre faire coïncider les frontières étatiques avec celles des peuples, cette question serbe n'est probablement soluble que dans l'intégration européenne, qui seule permettrait de dépasser les conflits territoriaux. Il en va d'ailleurs de même de l'autre grande question nationale des Balkans, la question albanaise.

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