Le 18 mars dernier, 20 autobus et plus de 100 voitures particulières sont partis de Vranje pour assister aux obsèques de Slobodan Milosevic. Tout au sud de la Serbie, Vranje, 80000 habitants, est la dernière grande ville dirigée par le Parti socialiste de Serbie (SPS), la formation que Milosevic présidait toujours depuis sa cellule de La Haye.

«En fait, nuance le journaliste Radoman Iric, les partis démocratiques étaient majoritaires à l'issue des dernières élections, mais la direction du SPS a fait de Vranje une condition pour soutenir le gouvernement. Les cadres locaux du Parti démocratique de Serbie (DSS) du premier ministre, Kostunica, ont dû se plier et apporter leur soutien au maire sortant.» Vranje est ainsi devenue le premier exemple de partenariat entre les socialistes de Milosevic et une fraction du «bloc démocratique», qui avait renversé le maître de Belgrade en octobre 2000.

L'expérience s'est étendue à toute la Serbie. Le SPS apporte depuis deux ans un soutien sans participation au gouvernement de Kostunica, au prix d'une seule condition: qu'aucun inculpé du TPI ne soit arrêté en Serbie. Depuis la formation du gouvernement, les 16 Serbes qui se sont rendus à La Haye sont tous partis «volontairement», en fait après négociations et versement de confortables «indemnités» par le gouvernement, qui prend aussi en charge une part des frais liés à leur défense...

Le 27 mars, lors de la première session du parlement serbe depuis la mort de Milosevic, les députés ont observé pas moins de deux minutes de silence consécutives en hommage à l'inculpé du TPI. Le vice-président socialiste de l'assemblée a dirigé une première cérémonie en l'absence des élus démocrates puis, quand ceux-ci sont rentrés en séance, les députés du Parti radical (extrême droite nationaliste) ont demandé une autre minute de silence. Les élus des partis démocratiques ont quitté la salle, à l'exception de ceux du DSS, qui sont toutefois restés assis.

A Belgrade, l'anthropologue Ivan Colovic, qui décortique depuis des années l'imaginaire du nationalisme serbe, observe le spectacle avec ironie. «Le gouvernement dépend du soutien parlementaire du SPS, et Milosevic était le président du parti. C'est donc le dirigeant d'une formation de la majorité qui est décédé. Dans ces conditions, les députés du DSS auraient tout aussi bien pu se lever durant la minute de silence... Cela aurait été plus cohérent.»

Pour Ivan Colovic, le spectacle organisé par le SPS à l'occasion des funérailles de Milosevic exclut toute «dissociation» du parti avec son ancien leader. «Milosevic demeure le capital symbolique essentiel du SPS. Ce cadavre est un trésor pour le parti.» En fait, la société serbe se partage aujourd'hui entre ceux qui veulent tourner la page et oublier l'épisode Milosevic, et ceux qui conservent la nostalgie de l'ancien dictateur.

Le poids électoral du SPS, qui n'était crédité que de 3 à 4% des suffrages avant la mort de Milosevic, est bien moindre que celui des radicaux, qui surfent depuis 2000 au-dessus de 30% des voix. Dans ces conditions, la Serbie est toujours bien loin de pouvoir porter un regard objectif sur les crimes commis dans les années 1990.

Le 24 mars, un office religieux a été célébré en l'église Saint-Marc de Belgrade, pour commémorer le septième anniversaire du début des bombardements de l'OTAN. Le premier ministre, Kostunica, se tenait au premier rang, avec à sa droite Matija Beckovic, présenté par la télévision d'Etat par le seul qualificatif de «poète». «Nous sommes peut-être le dernier pays du monde à avoir un poète officiel d'Etat», s'esclaffe Ivan Colovic. «Matija Beckovic est aujourd'hui un des hommes les plus puissants de Serbie: il est très proche de Kostunica, il est membre du Conseil de la Couronne du prétendant au trône Aleksandar Karadjordjevic, et son beau-frère est directeur de Politika, le principal quotidien du pays»...

Chantre du nationalisme serbe, membre du comité de soutien aux inculpés du TPI, Matija Beckovic était tout aussi bien en cour sous Milosevic. «Nous espérions que des gens comme lui seraient un jour jugés pour leur responsabilité morale dans l'irruption du nationalisme et le déclenchement des guerres. Au contraire, ils sont toujours du côté du pouvoir et nous, les opposants, on nous accuse d'avoir un cœur sec, de ne pas vouloir partager les souffrances de notre peuple.»

«Le rêve de Grande Serbie n'est pas mort, poursuit Ivan Colovic. Même si les gens savent qu'il est objectivement irréalisable, les frustrations économiques et sociales amènent toujours de nouveaux électeurs à l'extrême droite.» Et Kostunica «est encore plus dangereux que Milosevic», fait écho Vukasin Obradovic, le directeur de l'hebdomadaire démocrate de Vranje, les Vranjske Novine. «Il parvient à présenter le nationalisme serbe et le cléricalisme orthodoxe sous un jour acceptable, notamment par l'Occident.»

Pourquoi le SPS conserve-t-il un tel poids dans une ville comme Vranje? La réponse de Vukasin Obradovic fuse instantanément: «parce que les gens vivaient mieux sous Milosevic!» Dans les années 1980, la ville de Vranje a connu une rapide industrialisation. Trois grandes entreprises dominaient alors la ville. Depuis 2000, tout va de mal en pis. La fabrique de chaussures Kostana a fait faillite il y a deux ans, entraînant près de 5000 licenciements, et les deux autres combinats, l'usine de textile YUMCO (12000 employés) et le conglomérat SIMPO (6000 employés) sont en cours de privatisation. «Officiellement, il n'y a que 12000 chômeurs dans la ville, mais en réalité, les travailleurs de YUMCO ne font rien depuis des années et ne touchent plus aucun salaire», explique Vukasin Obradovic.

La commune de Vranje abrite également de très nombreux réfugiés. «En dix ans, plus de 50000 personnes sont passées dans le palais des sports de Vranje», explique Voja Djordjevic, le fonctionnaire chargé des Affaires sociales à la mairie, bureaucrate local de la Ligue des communistes yougoslaves, puis du Parti socialiste de Serbie. «D'abord sont venus les réfugiés serbes chassés de Croatie et de Bosnie-Herzégovine, puis les déplacés du Kosovo.» Aujourd'hui, la commune abrite toujours près de 5000 de ces déracinés. Les plus pauvres.

Beaucoup vivent à Vranjska Banja, une station thermale située à 5 ou 6 kilomètres de la ville. Les eaux bouillantes et sulfureuses qui sourdent du sol sont connues depuis l'Antiquité, mais les hôtels construits dans les années 1930 sont presque tous à l'abandon. Un autre immense hôtel, dont l'édification avait commencé dans les années 1970, dresse toujours sa carcasse de béton inachevée.

Des maisonnettes de bois ont été construites pour accueillir les déplacés du Kosovo qui ont campé durant plusieurs années dans le stade de Vranje. La villa Balkan, autrefois coquette, abrite également 70 réfugiés de Croatie et de Bosnie. Tout retour semble exclu: «Nous n'avons plus rien en Croatie, ni maison, ni parents, ni amis», explique Marija, 50 ans, originaire de Slavonie occidentale. «Les conditions de sécurité ne sont pas remplies, chez nous, on tue toujours les Serbes», ajoute un couple de retraités venus du Kosovo.

Ceux qui le peuvent quittent Vranje, pour essayer de gagner Nis, Belgrade ou la Voïvodine. A cause de la situation économique, mais aussi parce que Vranje n'offre pas, à leurs yeux, des garanties de sécurité suffisantes. «Nous sommes presque sur la ligne de front», sourit Radoman Iric. En 2001, Bujanovac et Presevo, deux communes majoritairement albanaises situées juste au sud de Vranje, ont été le théâtre d'actions de la guérilla de l'Ucpmb. Début janvier, les partis politiques albanais de la vallée de Presevo ont adopté une plate-forme commune demandant une forte décentralisation ou, à défaut, un rattachement au Kosovo.

Les guerres des années 1990 ont été menées au nom de l'idéologie de la «Grande Serbie», mais se soldent par une catastrophe évidente pour les Serbes chassés de Croatie et du Kosovo, bien loin du slogan du début des années 1990: «Tous les Serbes dans un seul Etat.» «Au contraire», explique Radomir Diklic, conseiller du président de l'Union de Serbie et Monténégro, Svetozar Marovic, «le peuple serbe risque d'être partagé entre la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, la Serbie, le Monténégro, le Kosovo et la Macédoine. Il existe bien une question serbe dans les Balkans, et il n'est pas certain que la perspective, encore lointaine, d'intégration européenne, suffise à la résoudre.»

Les rêves de vengeance ne sont pas oubliés de tous. «Un jour, dans dix ans peut-être, l'OTAN et les Nations unies finiront bien par partir du Kosovo, et ce jour-là nous reviendrons, et les Albanais déguerpiront devant notre armée», ne craint pas d'affirmer Zorica Peric, la responsable de l'administration communale en exil de Lipljan, une petite ville du Kosovo central.

Un millier de Serbes vivent toujours dans un ghetto dans le centre de Lipljan, quelques centaines dans une poignée de villages protégés par les troupes de l'OTAN, et les autres ont dû fuir leur terre. «Mais nous sommes contents d'avoir résisté à l'Otan. Nous sommes fiers et heureux», affirme Zorica Peric, qui ne cache pas son appartenance au SPS. Les réfugiés écoutent en silence cette péroraison.

Alors que l'indépendance du Kosovo et du Monténégro pourrait rapidement survenir, tout le défi est de savoir comment reconstruire l'identité serbe. «Si les 120000 Serbes qui vivent toujours au Kosovo fuient l'indépendance, nous ne pourrons pas faire face, ni socialement ni politiquement», explique Radomir Diklic, qui fait également partie de l'équipe de négociation serbe sur le statut du territoire.

«Nous nous battons pour essayer de sauvegarder la présence serbe au Kosovo, mais les Albanais ne veulent pas négocier, et la communauté internationale ne cherche qu'à se débarrasser le plus vite possible du dossier. Pourtant, une Serbie croulant sous le poids de nouveaux réfugiés, déchirée par la crise économique, et labourée par l'extrême droite, n'a aucune chance de pouvoir regarder son propre passé avec lucidité ni de contribuer à la stabilisation de la région», conclut Radomir Diklic.

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