Editorial

Ermotti, leader de substitution pour la Suisse

C’est un leitmotiv, une figure récurrente de la politique suisse. Lorsque les temps sont incertains, que le gouvernement hésite, que des nuages s’amoncellent à l’horizon, un leader charismatique sort des rangs de l’économie pour fixer un cap et admonester les politiques. Et ce leader s’appelle aujourd’hui Sergio Ermotti.

Le plan de réformes que le patron d’UBS a publié mercredi dans plusieurs journaux, dont Le Temps, est devenu le thème de discussion fédéral numéro un. Du moins en Suisse alémanique, les mandats d’arrêt français lancés au même moment contre trois responsables d’UBS ayant quelque peu parasité sa communication en Suisse romande.

Sa prise de position est moins remarquable sur le fond (un appel classique à la dérégulation) que sur la forme. Sergio Ermotti met le doigt, sans trop de diplomatie, sur la faiblesse du Conseil fédéral, qui «doit assumer avec courage et détermination sa tâche d’encadrement politique et économique». Le banquier regrette aussi la mollesse de la droite bourgeoise (il est «incompréhensible» qu’elle ne s’oppose pas plus fermement aux projets de gauche, comme l’initiative sur l’imposition des successions).

Le contraste est puissant entre ce grand patron au physique d’acteur américain, au verbe carré, et le Conseil fédéral. Ce dernier donne l’image d’un collège perpétuellement terne et irrésolu, alors que la Suisse s’achemine vers un hard landing, un atterrissage économique brutal dû au franc fort.

L’appel de Sergio Ermotti a un double mérite. Il fédère la voix des milieux économiques, qui manque singulièrement de force depuis les votations perdues sur les initiatives Minder et UDC. Et il fixe un cadre pour le vrai débat des élections fédérales de 2015: comment préserver le succès de la Suisse au moment où le modèle des dernières années – ouverture européenne, forte immigration, fiscalité avantageuse – est contesté, menacé.

Ces mérites l’emportent à nos yeux sur les défauts du message: manque d’idées neuves et focalisation excessive sur le sujet épouvantablement aride de la réglementation financière.

Mais Sergio Ermotti hésitera sans doute avant d’endosser, plus résolument, l’habit de sauveur de la nation. Le dernier représentant de l’économie à l’avoir fait s’appelait Philipp Hildebrand, financier de haut vol et président de la Banque nationale de 2010 à 2012. Il était charismatique, brillant, athlétique. Sa chute n’en fut que plus dure. La politique fédérale a beau être terne, elle peut être cruelle pour ceux qui s’immiscent trop bruyamment dans ses habitudes.