Revue de presse

Série TV: l’excellent cours d’histoire du «Village français»

A l’heure de l’épuration, le long feuilleton de France 3 arrive à son terme. L’occasion de tirer un prébilan de cette douloureuse saga des résistants français de 39-45 face aux «collabos». Et de constater à quel point la télévision peut constituer un très bon manuel d’histoire

La bonne question a été posée par le site Slate.fr: «La pop culture peut-elle remplacer les livres d’histoire?» Car en France comme en Suisse ou dans beaucoup d’autres pays, «les manuels d’histoire ont longtemps construit» des romans nationaux fantasmés. Mais aujourd’hui, la culture populaire, notamment par le biais des séries TV, se charge de les déconstruire, ces romans, «et de nous réapprendre l’histoire». D’autant que les séries sont aussi relayées par les internautes sur Facebook ou sur Twitter.

Un exemple emblématique du phénomène? Le romanesque Un Village français, dont la septième (!) et dernière saison a commencé ce mardi soir sur la chaîne France 3, symbolisant du coup la réussite et la longévité d’une création originale à la télévision: dès le départ, les producteurs savaient qu’il y aurait 72 épisodes. Depuis juin 2009, elle avait pour but de retracer la chronologie de l’Occupation allemande dans une petite sous-préfecture fictive du Jura non loin de la ligne de démarcation. Du point de vue de la population civile – c’est aussi ce qui fait son originalité.

Une série récompensée

Le «Village» prend le temps de détailler les positionnements individuels et leurs évolutions en fonction des événements. La série, récompensée ou nominée par le Syndicat français de la critique de cinéma, le festival Séries Mania et les Globes de Cristal 2014, a été en général bien accueillie par la critique, avec de bonnes audiences, «jusqu’à 4,8 millions de téléspectateurs», précise Le Figaro, et «une diffusion dans pas moins de 30 pays, dont les Etats-Unis».

Mais que raconte-t-elle? En juin 1940, Villeneuve, petite sous-préfecture fictive du Jura, est bouleversée par l’arrivée de l’armée allemande. L’occupation de la France vient de commencer. Elle va durer quatre ans, pendant lesquels le spectateur est invité à vivre aux côtés d’une foule de personnages ordinaires mais très charismatiques et attachants. Daniel et Hortense Larcher en tête, incarnés par les impeccables Robin Renucci et Audrey Fleurot.

Dans ce monde où la peur, la faim, le danger sont quotidiens, écrit ainsi Slate.fr, la 7e saison du Village, qui retrace les deux mois d’après-guerre avec ses impitoyables comités d’épuration exigeant que leurs accusés parlent encore de «Boches» et non d'«Allemands», en novembre et décembre 1945, a largement de quoi battre en brèche les interprétations historiques des politiques. Plus particulièrement celles du gaullisme, qui a «fabriqué le mythe de la France résistante – le «résistantialisme» – qui voudrait que la France entière se soit opposée aux occupants allemands. […] Cette croyance, quand elle a été forgée, répondait à un besoin de reconstruction» du pays.

Face à la France «fantasmée»

Mais «la réalité est évidemment beaucoup plus mitigée», comme le démontrent les premières images de l’ultime saison: «Dans les premières années de la guerre, les rangs de la Résistance sont pour le moins maigres et, jusqu’à la fin, les résistants restent très minoritaires.» D’où cette France «fantasmée» qui a donné lieu «à un processus de refoulement de la culpabilité traumatique que personne ne voulait ni assumer, ni même discuter». Or, dans «Un Village français», les scénaristes, épaulés par un historien spécialiste de la période, Jean-Pierre Azéma, «déconstruisent ce mythe» pour montrer un quotidien «beaucoup moins glorieux et manichéen».

De fait, sans être tous collabos, «les personnages de la série tentent pour la plupart, avant tout, de s’en sortir, et l’appel du général de Gaulle n’est pour beaucoup qu’un lointain écho». «Je pense que Daniel Larcher devrait s’en sortir, contrairement à l’ancien sous-préfet Servier», commente d’ailleurs un internaute sur la page Facebook de la série à l’aube de cet épilogue tant attendu, comme le Web s’en fait largement l’écho:

«Aucun des personnages n’est foncièrement bon ou foncièrement méchant, poursuit Slate.fr, aucun n’est héroïque ou abject à chaque occasion.» Des exemples? Le chef d’entreprise Raymond Schwartz «n’hésite pas à faire du commerce avec des entreprises allemandes […] mais entre finalement en résistance, par amour plus que par conviction politique.» L’excellent Thierry Godard, qui l’incarne – soit dit en passant – a confié à 20 minutes France: «Dans quelques années, je repenserai à «Un Village français» en me disant «Merde, c’est fini…»

Hortense Larcher, elle, sans être d’obédience national-socialiste, «tombe éperdument amoureuse du chef du service de renseignement nazi, Heinrich Müller», que joue un Richard Sammel à l’arrache. «Elle sera tondue devant toute la ville à la Libération.» Puis deviendra complètement folle au cours de ce finale. Pour cette formidable actrice aussi, «ce sera un deuil difficile d’arrêter», confie-t-elle au Figaro.

La chasse aux anachronismes

Il y a certes de petits anachronismes ou des erreurs dans le «Village», que s’est d’ailleurs amusé à débusquer Wikipédia – comme la mention d’une «République tchèque» en 1943, à l’époque où celle-ci était encore «tchécoslovaque». Mais dans l’ensemble, la série «sonne juste», «avec l’ombre du régime de Vichy toujours présente», comme l’écrit Le Monde. Elle s’attache, en cette ultime saison, «à la façon dont se sont forgées, dès 1945, des mémoires concurrentes de l’Occupation: celle, intime, des personnages […] et leur volonté d’en transmettre une autre image; celle, en forme de légende, que chaque parti politique commença à bâtir afin d’écrire sa propre histoire.»

Le scénariste, Frédéric Krivine, raconte d’ailleurs dans Ciné Télé Revue: «Chacun des personnages se trouve à devoir justifier ses choix, à la fois politiques et personnels, liés à sa vie privée. Car chaque individu est un historien de sa propre histoire. Dès le départ, je savais que cette saison finale montrerait comment les gens sont porteurs de récits différents sur une même période.»

Des personnages complexes, à leur paroxysme

Selon Mediapart, «Un Village français» pose de fait trois questions qui s’enchevêtrent: la question du récit historique, celle de la prise en compte de la recherche, et celle enfin de la fabrication d’une mémoire dite collective de ce passé par la diffusion d’une production audiovisuelle qui s’est trouvée immédiatement prolongée sur la Toile par des débats entre internautes.» Il suffit, pour s’en convaincre, d’aller consulter les forums de discussion qui lui sont consacrés depuis sa création.

Attention, cependant, prévient le site TéléZ: «Il est nécessaire d’avoir suivi les précédentes saisons pour ne pas être noyé dans le flot d’informations. Malgré tout, il est possible de se rattraper aux branches. Les scénaristes ont habilement joué avec les flash-back en guise de rappels. […] Globalement, la série n’a rien perdu de sa qualité, la complexité des personnages est à son paroxysme. […] Les qualités d’«Un Village français» tiennent autant du jeu des comédiens, de la justesse de ton du récit que de la réalisation qui […] est particulièrement soignée.»


«Un Village français», saison 7. Sur France 3, épisodes 3 à 6 mardi 1er et 8 novembre, 20h55. Il faudra attendre un an, ensuite, pour découvrir la fin de la série.

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