«Fantasque.» C’est ce que disent de Cynthia Odier ceux qui ne la connaissent pas. Sous prétexte qu’elle a porté le tutu au Grand Théâtre; que son rire est soleil, comme les dimanches de son enfance au pied des pyramides; qu’elle détonne sous les lustres des financiers genevois. Epouse d’un banquier, Cynthia Odier est aimable, d’abord, au premier contact, et c’est plutôt rare.

L’autre jour, elle nous fixe rendez-vous en sa principauté, une manufacture artistique qui a l’élégance de ses rêves, du côté de Carouge. Au rez-de-chaussée, un bar, gamme métallique, avec vue sur un jardin. A l’étage, des bureaux, un studio surtout avec miroirs, où affûter pointes et arabesques. Plus haut, un pigeonnier où elle réunit des trésors, une robe de la légendaire Isadora Duncan qui dansait pieds nus, à rebours des usages, et qui est morte le souffle coupé par son écharpe, au milieu des années 1920.

Cette maison, elle l’a appelée Flux Laboratory. C’est son QG: elle expose des artistes qu’elle aime, elle y pilote ses projets. «Quelle sorte de mécène suis-je?» lance-t-elle, devant des macarons colorés, dans la pénombre du bar, une cigarette à portée de doigts. «Je distinguerais plusieurs types de mécène, les purs et durs à l’ancienne qui refusent de s’afficher. Les modernes, qui associent leur nom à une entreprise spectaculaire, comme François Pinault avec Home, le film de Yann-Arthus Bertrand. Il y a enfin les nouveaux mécènes, ceux qui ont conscience de leur responsabilité sociale. Plus on est libre, plus on est responsable. Le mécène ne doit pas être discret, parce qu’il peut être utile et utilisé.»

Utile, l’art? C’est le socle idéologique de la Fondation Fluxum qu’elle crée avec son mari, Patrick, en 2002. «Mon mécénat est un échange d’actifs, explique-t-elle. L’art peut transporter une image. Les artistes ne sont pas dans une tour d’ivoire, ils peuvent admettre que leurs œuvres servent une cause, ou une entreprise. Un exemple? Nous avons organisé des expositions avec Médecins sans frontières, et dans ce genre de cadre, il nous est arrivé d’intégrer des performances à un vernissage. Parfois, nous recommandons aussi des créateurs à une société en vue d’une action.»

Cette conception heurte. Qu’une œuvre soit captive de la chaîne marchande, diantre! «Il faut être pragmatique, rétorque Cynthia Odier. Tout le monde doit y trouver son compte. Il n’est pas envisageable, du moins pour des privés, d’investir 500 000 francs dans un spectacle joué dix jours seulement. Il faut imaginer d’autres retombées.»

Il y a deux ans, la Fondation Fluxum finance ainsi un opéra-ballet à la gloire d’Andy Warhol. Au Bâtiment des forces motrices à Genève, une demi-douzaine de danseurs testaient une formule inédite: une création sponsorisée par de grandes marques, Sonia Rykiel par exemple pour les costumes. Une hérésie aux yeux de certains, se rappelle Cynthia Odier. «Grâce à Christie’s, j’étais en mesure d’obtenir le prêt du fameux Dollar de Warhol. Sur scène, une œuvre évaluée à 5 millions! Le directeur technique du spectacle s’est insurgé. «Vous êtes vendue aux marques!» m’a-t-il lancé. J’ai dû renoncer à ce tableau et opter pour une sérigraphie.»

Ce Trans-Warhol a valeur de manifeste . Cynthia Odier jette des passerelles entre des mondes qui ont tendance à s’ignorer, le business d’un côté, l’art vivant de l’autre. Comme si elle transposait à l’échelle de sa fondation sa propre expérience: une amoureuse de l’art mariée à un banquier. Cette aisance à passer des tapis de la danse à ceux plus soyeux de la finance est sa force.

Mais l’exercice est aussi source de malentendu. Les artistes se méfient de celle qui dompte les chiffres. Les cravatés font la moue devant les élans de cette agitatrice d’idées. «Avec le temps, ils ont compris que je ne suis pas une rêveuse, mais une pragmatique. Les banquiers sont des gens sérieux et souvent responsables, je m’inscris dans cette ligne.»

Cynthia Odier serait donc trans-murailles. Ce don, elle le doit à son enfance égyptienne, dans une famille grecque orthodoxe. Les pyramides d’un côté, Athènes et ses nuées philosophiques de l’autre. Le mélange des langues, comme une évidence. Le temps du bonheur, peut-être. Mais le régime de Nasser impose sa loi. L’exil suit. Genève respire l’harmonie. La famille s’y installe. Cynthia grandit à Champel, en canard déplumé que ses camarades regardent de travers. C’est qu’elle vient d’ailleurs.

A la récréation, elle fait commerce de ses goûters: l’amitié contre une madeleine. Un classique. Comme toutes les fillettes de son milieu, la danse la tente. Elle est douée – ça, elle ne le dit pas, mais on le devine. Serge Golovine, qui pilote le Ballet du Grand Théâtre, la remarque un jour au Conservatoire. «Je veux te former», dit ce danseur de poche qui savait voler. Sa mère gronde. Cynthia insiste. Elle obtient gain de cause, mais doit travailler à côté pour payer ses cours.

Bientôt, elle se marie à un médecin vénézuélien – première noce, elle a 20 ans. «Je voulais ma liberté», racontait-elle l’autre jour, en croquant un macaron. Les chaussons s’éloignent. «J’avais trop le trac pour poursuivre, j’ai le trac pour tout, vous savez. Mais la danse, le corps, l’éphémère, c’est le mode d’expression que je comprends le mieux.»

Son engagement s’enracine dans cette histoire. «Nous avons connu des revers de fortune, l’argent, puis plus d’argent, dit-elle encore. La culture m’a sauvée, c’est une dignité, la culture, une aptitude à la curiosité, aussi.» Dans sa factory, au Flux Laboratory, elle accueille souvent des talents en voie d’éclosion, photographes, vidéastes, danseurs et performers. Elle met à leur disposition ses locaux, organise en leur nom des expositions, leur sert d’intermédiaire. «Ce que je veux d’abord, c’est accompagner des personnalités, je suis leur marraine», souligne encore celle qui distribue, à travers sa fondation, environ 100 000 francs par an.

«Parfois, j’ose aussi inviter des artistes déjà consacrés, comme le photographe Marc Riboud, les chorégraphes Lucinda Child et Mats Ek, qui ont eu la possibilité de travailler au studio.» Bientôt, elle organisera une fête, ici même, où elle rassemblera les 155 artistes qui ont bénéficié de son aide. C’était son vœu du moins l’autre jour. Une boum pour oublier que Calvin pèse encore sur les esprits, souffle-t-elle. «Je voudrais que tout le monde se mélange, les connus et les pas connus, les riches et les pauvres.» Elle écrase sa cigarette, voix dragée de fée Mélusine. «Ce qui importe, c’est la qualité. Tout doit être parfait.»

Avant de prendre congé, on lui demande la permission de visiter. Elle nous invite à la suivre sur les hauteurs, sous les toits de son laboratoire. Elle a des emballements qui sont comme le parfum de sa jeunesse. Un air à la Scott Fitzgerald, ce romancier qui a su décrire le champagne au crépuscule. Elle s’approche de la robe d’Isadora Duncan. «Elle, je l’adore!» Dans un coin, une affiche conçue par Deroy Peraza, l’un des graphistes new-yorkais de la campagne de Barack Obama. Cynthia Odier lui consacrait, en novembre, au moment où l’Amérique basculait, une exposition. C’était sa manière d’accueillir l’actualité dans ses murs. Sens du drame. De l’Histoire et de sa danse.

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