Depuis que le Conseil fédéral s’est montré favorable à un durcissement des conditions d’admission au service civil, le débat fait rage. Un peu d’histoire permet de mieux comprendre les enjeux. L’introduction d’un service civil en Suisse a été rejetée sèchement par le peuple en 1984 alors même qu’il n’existait pas d’autre moyen d’éviter l’armée que de purger une peine de prison. Par la suite, une loi sur le service civil fut acceptée par le peuple en 1992 en raison des conditions sévères qu’elle stipulait.

A partir de son entrée en vigueur en 1996, ceux qui se disaient objecteurs de conscience devaient faire une demande écrite puis défendre leur position devant une commission chargée de tester leur sincérité. Si elle l’attestait, le requérant s’acquittait d’un service civil 1,5 fois plus long que le service militaire. On passa ainsi brusquement de 100 admissions en 1996 à un petit millier l’année suivante, mais elles se stabilisèrent ensuite autour de 1500 par an jusqu’en 2008.

Pas les mêmes jours

Les problèmes naquirent du fait que, dès le 1er avril 2009, les autorités décidèrent que la fameuse (et fumeuse) «preuve par l’acte» consistait dans le seul fait d’accepter plus de jours de service. L’objecteur présumé put dès lors se contenter de remplir une simple demande d’admission. En un an, elles explosèrent en passant de 2000 à plus de 8500! Bel exemple de naïveté du législateur car plus de jours ne veut rien dire si ce ne sont pas les mêmes jours! Or, comment comparer une journée de caserne à une journée civile?

Côté caserne, on commence par prendre le train le dimanche soir pour se rendre à l’autre bout de la Suisse. Puis, on aligne cinq jours de présence impliquant un lit fait au cordeau, le port d’un uniforme dernier cri, la garde par n’importe quel temps, les repas en cantine ou en campagne, les exercices physiques, la discipline et le poireautage immobile sur l’asphalte surchauffé ou glacial, pour un retour vanné à la maison le samedi matin et un week-end passé à récupérer. Côté civil, c’est tout le contraire.

On se lève chaque matin pour aller «au boulot», boulot qui n’a rien de dégradant et que l’on peut choisir. On mange sur place ou dehors (indemnités de repas), la discipline est celle qui s’applique au personnel de l’établissement, on rentre en fin d’après-midi chez soi et on a ses week-ends. Aucune comparaison possible! Certains défenseurs du service civil ressassent les tâches pénibles dans l’agriculture, mais il faut leur rappeler que 60% des jours effectués en 2016 l’ont été dans le social ou la culture, contre moins de 4% dans les alpages!

Appeler un chat un chat

Grâce donc à cette révision teintée d’angélisme, le nombre des admissions au service civil a quadruplé en un an. Epidémie de pacifisme théorique ou d’opportunisme pratique, choisissez! Nos têtes pensantes ont alors rendu l’accès au service civil plus compliqué: au lieu de télécharger le formulaire de demande sur Internet, il fallait désormais le commander par écrit ou par téléphone! Voilà qui permit, séance tenante, de réduire l’objection de conscience d’un bon tiers!

A quoi tiennent les beaux principes… Malheureusement, la contagion du service civil s’est propagée aux bidasses ayant commencé, voire achevé, leur école de recrue. En 2016, la moitié des demandes de service civil provenaient d’eux. A croire que l’armée, au lieu d’abrutir les soldats comme le prétendaient les étudiants de Mai 68 (l’armée ça pue, ça pollue, ça rend c..), s’applique au contraire à éveiller leur conscience, et l’objection qui va avec, évidemment. Faut-il l’en remercier?

Finalement, le bon sens exige d’appeler un chat un chat. Soit on veut que la Suisse dispose d’une défense crédible, et il faut conditionner le nombre des admissions au service civil aux besoins de l’armée en soldats, ce que le Conseil fédéral et les Chambres viennent de se résoudre à faire. Soit on veut une Suisse sans armée et l’on écoute les cris d’orfraie de ceux qui, faute d’y réussir par les urnes, tentent d’y parvenir en asséchant ses troupes.