L’air de la mer. A distance, on l’imagine toujours tonique et vivifiant. Qui donne des appétits de conquête et des forces de titan. Je suis à Sète depuis vendredi dernier et l’air de la mer me plonge dans un état plus proche de la méditation que de l’action. C’est qu’à Sète, on peut marcher des kilomètres sur le platin, ce sable mouillé qui efface la trace du pied à peine posé. On marche, on pèse de tout son poids et, miracle, quelques pas plus loin, le platin a déjà digéré notre passage. J’aime l’idée de cette disparition. Avoir été et n’être plus rien, il y a de quoi penser.

On marche main dans la main, battus par les vents, sous un ciel changeant. Il fait froid. Ce n’est pas le sud dans toute sa douceur de printemps, non, c’est plutôt le sud cinglant, qui rappelle qu’il a aussi ses colères et ses tremblements. On marche, on regarde la mer et on pense, bien sûr, aux milliers de réfugiés qui, cette année encore, ont péri noyés, avalés par cette immensité. Mer nourricière devenue mer meurtrière. Avant, dans la vague, je voyais la douceur d’un bercement. Maintenant, j’y vois le drame d’un étouffement. La mer a, sur la montagne qui elle aussi tue pourtant, ce privilège tragique: ramener à la surface de notre mémoire les morts de tous les continents.

Dimanche, à la messe de Pâques qui se déroulait à ciel ouvert dans le magnifique Théâtre de la mer, le curé local, un homme de la terre qui parlait simplement, a rappelé que chaque vie humaine valait plus que tout l’or du monde. Chaque vie humaine, a-t-il insisté courageusement, conscient que, dans l’audience, beaucoup ne partageaient pas cette idée d’équité de traitement. La valeur de la vie. Un sujet aussi vaste que toutes les mers et tous les océans… Mais Sète, c’était aussi, le week-end dernier, L’Escale, ribambelle de navires traditionnels venus parader, avec, à leurs bords, marins chantants et danses chaloupées. Hissez haut. Et c’est toujours, par pluie et par vent, une cordialité d’humeur et d’accent à vous réchauffer n’importe quel esprit chagrin. Sans oublier la macaronade, la thielle et les zézettes. Spécialités culinaires qui sont autant de préludes à de joyeux festins. Sète a ce talent: avoir le cœur chaud et le littoral lointain. On est là, chez Boule, sur la place de l’Hôtel-de-ville, chahuteurs et moqueurs comme des mouettes en fête, et puis on marche, on marche, on avale corniche et plages et on s’abstrait.

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