Au gré des matches, il a bien fallu constater que, sur les nombreuses équipes engagées dans l’Euro 2021, seule la Suisse était réfractaire à l’hymne national. L’Italie a entonné son Fratelli d’Italia à tue-tête (ce qui ne semble pas l’avoir déconcentrée pour autant!), mais les joueurs du Pays de Galles ont aussi vigoureusement donné de la voix avec tout leur staff, de même que ceux d’Ukraine, de Suède, d’Allemagne, de Hongrie, du Danemark, du Portugal et de l’Angleterre avec leur beau God Save the Queen qui évoque notre Cantique suisse. La Croatie, l’Autriche et la Belgique se sont montrées à peine moins enthousiastes (seuls deux ou trois joueurs s’abstenaient) et les Français, oui, même les Français, chantaient tous sans exception (ne vérifiez pas, j’ai revu tous les débuts de matches pour étayer cette chronique). Ainsi, la Suisse est la seule nation qui manifeste sa réserve au point que les caméras, gênées sans doute de fixer des footballeurs aphones, se détournent vite vers les spectateurs. L’entraîneur ne prend pas la peine de donner l’exemple et ne desserre pas les lèvres. Heureusement que des Sommer, Akanji, Widmer ou Freuler sauvent l’honneur en chantant avec plus ou moins de vigueur «Sur nos monts…»

Le règlement de l’UEFA

Ce n’est pas un problème affirment nos entraîneurs, journalistes sportifs ou commentateurs. On ne leur demande que de jouer au foot, estime celui-ci. Ils ignorent les paroles dit celui-là. Ils sont trop concentrés avant le match, conclut cet autre. Parfois, notre hymne lui-même est incriminé: trop lent pour affermir la combativité nécessaire avant un affrontement décisif, trop difficile à chanter. Pourtant, une bonne partie de la population suisse pense différemment et, troublée par le mutisme de ses représentants, elle considère que les joueurs de son équipe nationale se doivent d’affirmer leur appartenance et leur adhésion en donnant de la voix lors du moment solennel qui précède la rencontre. Qui a tort, qui a raison?

Le règlement de l’UEFA stipule que les hymnes doivent être joués (90 secondes au maximum) avant l’engagement, mais le fait de chanter n’est pas un diktat officiel et répond donc à une autre logique, d’ordre plus affectif. Il a parfois été question de supprimer les hymnes lors des rencontres, mais outre que 76% des populations européennes s’y opposent selon un sondage, les organisateurs entendent bien cultiver l’identification du public à une ville ou à un pays, dont ils tirent grand profit puisque c’est la principale explication du succès populaire des compétitions sportives par équipes.

Comme s’il s’agissait d’un refus délibéré

Déjà dans les années 1970, paraît-il, les footballeurs suisses se taisaient sans que cela soulève le moindre débat. Cela tient au fait que le patriotisme était moins vivant qu’aujourd’hui, Mai 68 ayant ringardisé toutes les valeurs bourgeoises. En outre, ne jouons pas les tartuffes, la question est particulièrement aiguë depuis que les sélections nationales incluent des ressortissants d’origine étrangère, avec plus de la moitié de binationaux en ce qui concerne la Nati. Confusément, le public attend de ceux-là une preuve tangible de leur intégration à leur pays d’accueil. Le fait de bien jouer, parfois avec talent, voire de gagner, ne suffit pas à administrer cette preuve car elle ne ressortit que du sport, pas du cœur. Or, si nous soutenons les joueurs de la Nati, si nous les aimons, si nous les considérons comme nôtres sans aucune arrière-pensée, alors ils doivent nous le renvoyer sans rechigner et chanter, comme tous les autres! Apprendre une première strophe et sa mélodie n’est pas au-dessus de leurs forces, et ils contenteront ainsi tous leurs concitoyens. C’est en s’entêtant à ne pas le faire, comme s’il s’agissait d’un refus délibéré, qu’ils suscitent le doute.

La Suisse est une Willensnation, une nation qui tient par la volonté d’en être de ses ressortissants. Cette définition aussi belle qu’exigeante engage les nouveaux citoyens autant que les anciens. Sur ce, bonne chance aujourd’hui contre l’Espagne qui, elle non plus, ne chante pas pour la bonne raison que son hymne n’a pas de parole, ce qui lui évite bien des polémiques.

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.