C’est fait. A huit jours de la présidentielle américaine, Donald Trump a enregistré une immense «victoire», dit le New York Times (NYT), avec la confirmation de sa favorite, la magistrate conservatrice Amy Coney Barrett, à la Cour suprême des Etats-Unis, désormais ancrée durablement et solidement à droite, résume l’Agence France-Presse. Malgré l’opposition des démocrates face à un processus jugé «illégitime» si près du scrutin du 3 novembre, les élus républicains, majoritaires au Sénat américain, ont tous, à une seule exception près, voté pour la candidate choisie par le président. Qui ne cache pas sa satisfaction sur son compte Twitter:

Cette fervente catholique de 48 ans, mère de sept enfants et opposée à l’avortement, ce qui ne devrait guère aider Trump – selon le site britannique Independent.co.uk – «à refaire son retard actuel parmi les électrices des zones suburbaines face à Joe Biden», pourrait rejoindre son poste dès mardi, où elle occupera le siège laissé vacant par le décès de Ruth Bader Ginsburg, le 18 septembre dernier.


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La Cour suprême, arbitre des grands sujets de société aux Etats-Unis, comptera ainsi six juges conservateurs sur neuf, dont trois nommés par Donald Trump. Mais les dernières volontés de l’icône progressiste et féministe étaient claires: il fallait «renoncer à précipiter la décision quant à sa succession». «En lui refusant cette faveur, les républicains mettent en péril leur majorité au Sénat et privent définitivement Trump de toute chance de réélection.»

C’est aussi un peu l’avis du Monde, qui pense que «Donald Trump espère bénéficier de cette victoire due aux circonstances». Mais il rappelle aussi qu’un sondage Morning Consult publié par le site Politico.com a montré que rien n’était «garanti»: «Une courte majorité d’électeurs (51%) était favorable à ce que le Sénat vote pour confirmer la juge, mais cette perspective était sans effet sur le taux d’approbation de Trump (43%)», ces mêmes électeurs assurant «en outre faire plus confiance à Joe Biden» sur tous les dossiers relevant de la Cour suprême (46% contre 39%).

Pour l’heure, le succès est pourtant indéniable, et propre à galvaniser les électeurs de la droite religieuse, qui sont reconnaissants à l’ancien magnat de l’immobilier d’avoir nommé, au cours de son mandat, plus de 200 juges fidèles à leurs valeurs dans l’ensemble du système fédéral. Et quel que soit le résultat de la présidentielle la semaine prochaine, le bilan sera durable, car ces postes sont «à vie», et Donald Trump a choisi des magistrats globalement jeunes.

Résultat prévisible, mais serré tout de même pour Barrett. Par 52 voix contre 48, précise le site Heidi.news, qui cite la chaîne d’info en continu CNN, la juge accède à la plus haute cour des Etats-Unis. Mais, rebelle, «la sénatrice républicaine Susan Collins, du Maine, a été la seule représentante de son parti à voter avec les démocrates (en bloc), après avoir exprimé ses inquiétudes sur le fait que le jour du scrutin était trop proche pour envisager un candidat». De quoi «cimenter» la majorité actuelle, selon le site Eurotopics.net.

Un argument fallacieux?

Un argument que Die Presse, a jugé fallacieux à la fin de septembre, car toute la procédure s’avère conforme, selon lui, aux «règles démocratiques». L’article du quotidien libéral-conservateur autrichien, repéré par le même agrégateur des éditorialistes européens, rappelle que «dans l’histoire américaine, des sièges se sont libérés à plusieurs reprises au cours de l’année électorale à la Cour suprême et [que] le président a toujours désigné un juge. Et depuis 1888, le Sénat a toujours validé le candidat, dans la mesure où le Sénat et la Maison-Blanche étaient entre les mains du même parti.»

«La demande des démocrates qu’il en soit différemment cette fois-ci» était donc «absurde», aux yeux du journal viennois. Même s’il est «vrai qu’en 2016, les républicains ont refusé de valider Merrick Garland, le candidat nommé par Barack Obama. Mais les règles démocratiques sont ainsi: celui qui a la majorité s’impose.» Et Susan Collins, qui s’était en fait déjà distanciée de sa majorité dans le dossier de l’Obamacare il y a trois ans, n’a rien pu y faire. Qui plus est, écrit le NYT:

C’est la première fois en 151 ans qu’une juge est confirmée sans un seul vote du parti minoritaire, ce qui montre à quel point la guerre de plusieurs décennies menée à Washington pour les nominations judiciaires est devenue amère

Alors, était-ce «court-termiste et précipité», cette pression sur la Cour suprême, via la Chambre haute? C’était en tout cas l’avis de l’Aargauer Zeitung (AZ), qui y voyait quelque chose de contre-productif: «Il fut un temps où les désignations à des postes aussi importants étaient régies par un protocole que démocrates et républicains observaient scrupuleusement.» Cette fois-ci, c’est un peu différent, même si tout a été fait dans la légalité, mais est de nature à ce que Trump, quoi qu’il arrive dans une semaine, laisse des traces dans l’administration fédérale:

N’empêche, «on ne s’étonnera pas outre mesure de ce que les républicains ne respectent pas les règles du jeu, poursuit l’AZ, sachant que selon la devise officieuse de l’administration Trump, seuls les losers s’en tiennent aux règles. On s’étonnera toutefois du peu de perspicacité à court terme de cette politique. Les sondages montrent presque tous qu’une minorité de la population approuve les idées des républicains»…

… On a donc du mal à s’imaginer que, le 3 novembre, une majorité d’électeurs américains récompense leurs petits jeux de pouvoir

Durant son audition au Sénat, Barrett a expliqué être adepte de l’approche «textualiste» et «originaliste» du droit théorisée par son mentor, feu le juge de la Cour suprême Antonin Scalia [1936-2016; lire ici sa nécrologie dans Le Temps et l'article sur les conséquences de son décès], une philosophie selon laquelle les juges ne peuvent pas changer le sens originel de la Constitution. Et ses avis pourraient avoir une influence sur «tous les domaines de la vie américaine, y compris le droit à l’avortement, les droits des homosexuels, la réglementation des entreprises et l’environnement», complète le NYT, cité par Courrier international.

Sur Antonin Scalia: cet article de la «Gazette de Lausanne» et du «Journal de Genève» (20.06.1986)

«Les magistrats Scalia et Barrett ont également en commun leur foi catholique», fait remarquer Libération. La juge a été élevée dans une communauté chrétienne charismatique appelée «People of Praise», dont les préceptes religieux auraient servi de modèle à la dystopie La Servante écarlate de Margaret Atwood, un roman devenu une série à succès, selon RTL. Questionnée à ce sujet lors de son audience par le Sénat, Amy Coney Barrett a répété qu’elle séparait ses «opinions religieuses, morales et personnelles» de son «devoir d’appliquer la loi en tant que juge».

Tout de suite au feu?

Cette élection pourrait aussi avoir une influence sur autre chose, qui représente un enjeu capital. «Son impact se fera sentir immédiatement», explique encore le NYT, car les Etats de Caroline du Nord et de Pennsylvanie, par exemple, «qui sont le théâtre de conflits électoraux majeurs, attendent une action immédiate de la Cour suprême sur la date à laquelle les bulletins de vote par correspondance peuvent être acceptés». Ainsi, «les premiers votes d’Amy Coney Barrett pourraient faire basculer l’élection en faveur de Trump», prévient le site Slate.com:

Une invalidation immédiate de milliers de bulletins de vote démocrates dans ces deux Etats clés pourrait décider de l’issue du scrutin

Enfin, il y a aussi la crise du coronavirus, qui a largement démontré l’incurie de l’administration actuelle et qui crée une «grande inquiétude» chez les démocrates, conclut Libé, nous rappelant du même coup de Trump occupe de toute manière la Maison-Blanche jusqu’au début de janvier… Cette inquiétude, «c’est l’assurance santé instaurée sous Obama. La Cour suprême doit examiner un recours contre ce texte le 10 novembre. Or, la juge Barrett s’était dite défavorable à sa validation juridique.»

Selon la chercheuse Sarah Rozenblum de la School of Public Health de l’Université du Michigan citée par Le Monde, «27 millions d’Américains pourraient perdre leur couverture maladie si l’Affordable Care Act est retoqué. Les démocrates ont tenté de faire du processus de nomination de la juge une tribune en faveur de l’Obamacare. Ils ont multiplié les actions, boycottant les réunions, affichant les portraits d’Américains ayant bénéficié de la nouvelle couverture santé ou occupant le Sénat toute la nuit, sans succès.»


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