Lorsqu'un fleuron de l'économie suisse traverse une période difficile, c'est forcément une mauvaise nouvelle, quelles que soient les circonstances qui l'ont amené sur la pente descendante. Les chiffres semestriels désastreux présentés hier par la SGS (Société Générale de Surveillance) seront abondamment commentés par le monde financier suisse, vu l'importance de la société en cause et la controverse qu'elle suscite parmi les investisseurs. Nul doute qu'il se dégagera de ces analyses un parfum de «Schadenfreude»: l'occasion est belle de vouer aux gémonies une femme capitaine d'industrie, à qui l'on reproche pêle-mêle d'avoir accédé au pouvoir en pratiquant un putsch, mais aussi parce qu'elle est la fille de, d'avoir gardé jalousement une main absolutiste sur l'entreprise, de faire valser les directeurs, de manquer de sens de la communication, de refuser la transparence. Cela fait beaucoup pour une seule femme, à qui la SGS doit tout de même une revitalisation importante.

Chercher dans les erreurs d'Elisabeth Salina Amorini – elle en a fait, sans doute – la source unique des maux de la SGS dénote un esprit réducteur.

Une entreprise porte en elle son histoire, qui pèse de tout son poids sur les décisions stratégiques que prennent ensemble ses dirigeants. Et l'histoire de la SGS s'est par trop confondue avec une position inexpugnable dans le domaine des contrats étatiques d'inspection. Ce leadership, gagné à la force du poignet et de l'intelligence des hommes et femmes qui ont fait la SGS depuis le début du siècle, s'est peu à peu transformé en une rente de situation dangereuse.

Car la globalisation de l'économie mondiale a aussi profondément modifié les rapports intimes et complexes qui lient les appareils d'Etat à des entreprises aussi stratégiques que la SGS. Cette intimité, si utile mais parfois si préjudiciable – la SGS l'a récemment vérifié à ses dépens –, s'est transformée, durcie, dans un univers nettement moins convivial que celui qui avait présidé à la conclusion de contrats qu'on croyait signés «pour la vie» avec un Etat en développement. La concurrence, pas une simple répartition des marchés, s'est durcie. Les termes, les délais, les volumes des échanges commerciaux ont été bouleversés. Les métiers ont évolué.

Toutes choses que la SGS a observé, semble-t-il, sans vraiment en tirer les conséquences. La dague d'un véritable concurrent piquant dans ses flancs a sans doute manqué à l'entreprise suisse. Résultat, une trop grande dépendance vis-à-vis d'un ou deux secteurs principaux. Et, malheureusement, des questions inévitables qui se posent aujourd'hui au sujet de l'effectif pléthorique (40 000 employés) de la société genevoise.

La restructuration que prépare le nouvel homme fort de l'entreprise, le Britannique Antony Czura, promet d'être à la hauteur des tourments qui secouent la SGS. Il reste à espérer qu'après ces coups de bistouris désormais indispensables, cet emblème mondial de la précision suisse attire à nouveau des investisseurs qui le fuient: le titre a perdu 20% hier.

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