Une blonde en symbole du Sud. Une danseuse tribale à la peau blanche. Le soleil du Cap au creux des guitares, mêlées aux rythmes caribéens de la soca et à une instrumentation afro-colombienne. Et puis une émulsion de paroles anglaises et camerounaises, un refrain en forme de slogan mondialisé, et des lignes mélodiques brandies comme des hymnes, qui empruntent autant au chant traditionnel qu’au savoir-faire américain. Shakira, pieds nus, des grigris plein les cheveux. La voilà au-devant d’une foule compacte qui représente l’humanité dans son entier. Un dragon de carnaval chinois cligne de l’œil, Rio de Janeiro secoue ses froufrous, dans une explosion de couleurs, de bonnes mines, de sourires millimétrés. Fin de la vidéo.

Cet été, avec «Waka Waka (this time for Africa)», Shakira fournissait sa bande-son à la Coupe du monde 2010 et s’offrait du même coup le luxe de parler à la planète football – c’est-à-dire à la terre entière. La chanson est à l’ordre de Sale el Sol, le dernier album de la «bomba latina», qui monte ce soir sur la scène de l’Arena de Genève pour en défendre les quinze nouveaux titres. Surtout, elle en profitera pour rappeler la kyrielle de tubes lancés à l’assaut des charts occidentaux depuis 2001. Au tournant du millénaire, une jeune star de la musique colombienne, 24 ans tout juste, se décidait à apprendre l’anglais, et à partir à la conquête du marché américain – c’est-à-dire la terre entière, en termes de show-business.

D’artiste issue d’un pays en voie de développement, Shakira s’est construite en icône parmi les plus globalisées du monde musical. «Où qu’elle se produise, au Japon, en France, en Argentine ou aux Etats-Unis, elle remplit les stades», observe le sociologue Frédéric Martel, auteur du livre Mainstream, enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde. «Aujourd’hui, il serait difficile de trouver en Afrique une femme qui parle à la fois à tous les pays du continent et au reste de la planète. Choisir Shakira, c’était une manière pour la FIFA de prendre une figure totalement américanisée mais qui ne représente pas les Etats-Unis. Elle symbolise le dialogue culturel de par sa double origine colombienne et libanaise, et incarne une forme d’ascension sociale, à travers sa carrière et sa capacité à s’exprimer dans plusieurs langues.» En l’occurrence l’espagnol, l’anglais, le portugais et l’italien.

«Waka Waka», selon un communiqué de la FIFA, c’est quatre millions de copies vendues et le plus gros succès jamais enregistré pour un hymne de Mundial; rien de bien impressionnant à l’échelle des 60 millions de disques écoulés par Shakira et dont se targue Sony Music. Reste que, sur cet océan de compacts, 15 millions de pièces sont issues de deux albums dont l’Occident n’a même pas entrevu les pochettes: Pies Descalzos et Dónde Están Los Ladrones ? sortis respectivement en 1995 et 1998 sur le sol colombien. Shakira, à peine sortie de l’adolescence, y déroule un swing gentiment typique et devient la star la plus en vue du pays.

Il faut dire qu’elle a déjà fait du chemin, depuis cette enfance modeste passée à Barranquilla, au nord du pays, durant laquelle Shakira Isabel Mebarak Ripoll chante dans le chœur de son école catholique et se passionne déjà, selon le mythe, pour la danse du ventre. Aujourd’hui, elle raconte volontiers aux journalistes comment ses parents, après avoir fait faillite, liquidé les meubles de la maison et vendu la voiture, lui font voir des «orphelins qui sniffent de la colle dans un square abandonné» pour qu’elle relativise sa condition. «C’est à ce moment-là que j’ai senti qu’il me fallait réussir. Pour pouvoir subvenir aux besoins de mes parents et aider ces pauvres gosses.» Et acheter sa propre voiture, aussi, précise-t-elle sans sourciller. En 1995, lorsque s’ouvrent les portes de la gloire et de la réussite, Shakira crée sa propre fondation, une organisation de charité destinée à bâtir des écoles pour les plus défavorisés. «Nous ne faisons pas qu’offrir un enseignement de qualité, prêche-t-elle, nous gérons aussi les ressources alimentaires, autant d’éléments clés pour éviter que les enfants ne tombent dans la drogue ou les gangs.»

Pas bête, Shakira. La presse people lui prête d’ailleurs 140 points au test de QI. Rien d’étonnant à ce que la jeune femme ait levé les yeux vers les Etats-Unis, une fois ses terres natales conquises. Elle n’avait que 10 ans lorsqu’un producteur de théâtre local la remarque, tout juste 13 au moment de signer chez Sony, à peine 15 quand elle décide de s’installer à Bogota, et 17 lors de sa première tournée internationale.

Elle aurait pu décider d’essaimer dans les pays alentour en rayonnant depuis la Colombie; en réalité, Shakira a compris que sa présence dans toute l’Amérique latine passerait par la case étasunienne. Pourquoi? «Il y a peu de communication culturelle entre les pays d’Amérique latine, explique Frédéric Martel. Tous sont très singuliers: le Mexique est tourné vers les USA, le Venezuela, de par son régime, vers Cuba et la Chine, le Brésil se sent surpuissant et l’Argentine considère tous ses voisins comme sous-développés.» Sans parler de la multiplicité des accents, qui empêche l’espagnol, exception faite du Brésil, d’opérer un réel lien linguistique. Résultat: «Si l’on parle de produit grand public, il n’existe pas de pop culture commune au continent entier.» Tout l’inverse des States, au fond, «dont la force est d’inclure toutes les minorités au sein de leur culture mainstream».

Devenir «Latino» au sens large, c’est donc forcément plaire aux 40 millions d’expatriés qui vivent sur le sol US, pour mieux se redéployer ensuite au-dessous de l’équateur. «Etant donné que la culture mainstream pan-latino n’existe pas, vous êtes condamné à chanter en anglais pour vous faire comprendre des deuxième et troisième générations d’immigrés.» Décidément maligne, Shakira décline ses chansons à la fois en espagnol et dans la langue de Shakespeare, sortant parfois deux versions du même morceau. «Pour ma part, j’ai rencontré pas mal d’Argentins qui préfèrent écouter Shakira en anglais», note Frédéric Martel.

Cette transformation porte un nom. Miami, capitale musicale exogène d’Amérique latine. «Un genre d’écosystème très complexe, estime le sociologue. Non seulement toutes les minorités ethniques et culturelles y sont représentées, permettant un échantillonnage des goûts et des tendances, mais en plus Miami offre une vraie liberté de création, des banques prêtes à investir, des studios de production, la présence des networks télévisés, la protection de l’argent et du copyright, sans parler des innovations venues des universités, voire de Hollywood et de la Silicon Valley.» Une combinaison de moyens qu’il est tout simplement impossible de trouver ailleurs qu’aux Etats-Unis. Quelques années et quelques litres de peroxyde plus tard – les cheveux de Shakira sont initialement noirs de jais –, Sony lance l’album Laundry Service (2001); et le single «Whenever, Wherever» d’asseoir l’artiste en égérie latino d’une world-pop à multiples facettes, savamment produite, galvanisée par une voix atypique et un déhanchement outrancier.

Pour faire définitivement siennes les années 2000, Shakira doit encore pénétrer le public black, dont les goûts dictent les tendances du moment. Pour ce faire, elle s’adjoint les services du producteur Wyclef Jean, membre fondateur des Fugees. Ensemble, ils s’engouffrent tête baissée dans le trend du reggaeton, cette forme de rap latino qui devient la musique dominante en 2005-2006. «Le succès du reggaeton s’explique par le fait qu’il connecte pour la première fois la seconde et la troisième génération d’Hispaniques vivant aux Etats-Unis avec leurs origines, analyse Frédéric Martel. Le style urbain du hip-hop représente le pays où ils vivent et le rythme caribéen, leurs racines. Pour le jeune Latino, plus besoin de choisir entre la tradition et le cool.» Avec le soutien combiné du ghetto et des Latinos, le titre «Hips don’t lie» propulse Shakira en tête du classement Billboard pour la première fois de sa carrière.

Ça ne lui suffit pas. Ambitieuse, la Colombienne multiplie les appels de phares à d’autres communautés, quitte à risquer de perdre son identité – ce n’est d’ailleurs pas un hasard si son nouvel album renoue sans détour avec son personnage de séductrice latino. En 2005, elle se la joue rock et grand brigandage en Ford Mustang sur le single «Don’t Bother». Deux ans plus tard, elle se disloque tout en chute de reins avec la star du R & B Beyoncé; la vidéo de «Beautiful Liar» couche les deux stars dans un écrin recouvert de calligraphie arabe. 2009 marque une incursion electro; «Did it again» flanque Shakira de percussionnistes coréennes et d’un expert en arts martiaux, «Gipsy» la jette langoureusement dans les bras du tennisman espagnol Rafael Nadal tandis que «Give it up to me» la montre en statue de la Liberté à 14 bras façon déesse Kali, le tout flottant sur un groove à mi-chemin entre hip-hop et Bollywood indien.

«Waka waka», c’est en quelle langue déjà?

Shakira en concert, ce soir à 20h à l’Arena de Genève, www.geneva-arena.ch Son nouvel album: «Sale el Sol» (Epic/Sony Music). Frédéric Martel, «Mainstream, enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde», 466 p., Flammarion.

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