«Nous accomplissons aujourd'hui un effort sans précédent pour que le Moyen-Orient en finisse avec la guerre et le sang versé. Nous avons en partie réussi. Les Palestiniens ne vivent plus sous la domination administrative israélienne. Les Israéliens ne sont plus les maîtres dans des centaines de villes et de villages. Les Palestiniens sont reconnus en tant que peuple; ils ont choisi démocratiquement leurs dirigeants et leur chef. L'ouvrage de la paix est encore sur le métier, mais le Moyen-Orient a déjà un avant-goût de ce que sera la paix pleine et entière. Aucun gouvernement ne pourra l'effacer. Même si la situation se dégrade à tel point que les combats reprennent par suite d'un soubresaut politique ou d'une erreur tactique, les choses ne seront plus jamais pareilles. Un vent nouveau souffle sur le Moyen-Orient.

Il nous a fallu de l'audace quand nous avons entamé les négociations avec les Palestiniens. Le premier ministre, Yitzhak Rabin, que sa mémoire soit bénie, et moi-même avions parfaitement compris la signification de cette percée. Quels qu'ils soient, il est du devoir des dirigeants israéliens, envers la jeune génération et envers l'histoire, de terminer l'ouvrage de la paix. Nous avons signé un accord de paix avec la Jordanie; nous avons reconnu les Palestiniens et nous avons signé avec eux un accord intérimaire qui doit mener à un traité permanent entre les deux peuples qui vivent dans ce pays. Le gouvernement Begin avait signé avant nous un accord avec l'Egypte. Alors même que nous étions dans l'opposition, nous lui avions donné la majorité parlementaire nécessaire pour le ratifier. Désormais, nous devons tous ensemble établir une paix globale et totale avec tous les pays et en finir avec tous les conflits existants. C'est à notre portée. Cela dépend de notre bonne volonté, de notre détermination à renoncer à la vengeance pour rechercher une véritable réconciliation. Il ne s'agit plus de faire revivre un passé lointain. Il s'agit de créer une nouvelle réalité, un monde nouveau.

Bien sûr, certains préjugés persistent, des deux côtés. Dans le domaine économique tout comme dans le domaine politique. Israël a encore besoin d'accorder la priorité à sa sécurité. Quand Israël reçoit une information concernant une infiltration terroriste, on boucle les territoires. Et tout le long de la frontière, on mène de minutieuses recherches pour s'assurer que des armes ne passent pas dans des chargements ou des bagages personnels. Cela nuit grandement à l'activité économique des Palestiniens. Cela crée aussi une certaine amertume, un sentiment d'humiliation qui peuvent alimenter le terrorisme. Il faut le reconnaître. Toutefois, le dilemme est clair: il est possible d'éviter le passage clandestin d'une grenade à main dans une caisse d'oranges; les nombreux retards qui s'ensuivent révoltent des centaines d'agriculteurs et des milliers d'ouvriers. La responsabilité de la sécurité aux passages des frontières doit donc être partagée, pour que les nécessités de l'économie palestinienne s'accommodent du souci israélien de la sécurité.

Il m'arrive bien souvent de rencontrer des dirigeants arabes. Ils accusent Israël de vouloir dominer l'économie de leurs pays. Cette pensée reflète surtout le passé, pas le présent ni l'avenir. Ils oublient que, de nos jours, l'économie est fondée sur la concurrence, pas sur la domination. Le Japon vend des téléviseurs parce qu'ils sont meilleurs et moins chers que ceux de ses concurrents, pas parce que les Japonais envoient chez leurs clients des navires de guerre. De plus, quel pays au monde est aujourd'hui intéressé à en dominer un plus pauvre? Au Moyen-Orient, il y a beaucoup de pauvreté et peu de grands marchés. J'ai proposé à plusieurs de mes amis arabes d'imaginer ce qu'il arriverait si Disraeli se présentait aujourd'hui devant la reine Victoria pour lui proposer de dominer le Bangladesh ou le Pakistan afin de créer un empire. Elle le renverrait en riant. Au XIXe siècle, l'Inde, qui comptait en outre le Pakistan et le Bangladesh actuels, était considérée comme le joyau de la Couronne britannique. On peut supposer que la reine Victoria répondrait aujourd'hui à Disraeli que ce qu'il faut comme joyaux, ce ne sont pas des territoires, mais des découvertes scientifiques ou des applications technologiques nouvelles.

La paix marche sur deux jambes, l'économie et la politique. Si l'une est empêtrée dans des préjugés, il n'est pas étonnant que l'autre boite. Pour autant, il ne faut pas reculer. Refuser la paix, c'est revenir en arrière, vers la guerre et la pauvreté. Les Arabes et Israël ont connu cinq guerres au cours des cinquante dernières années. Israël les a toutes remportées du point de vue militaire, mais toutes ont été perdues du point de vue politique. Les Arabes n'ont jamais gagné ni du point de vue militaire ni sur le plan politique. A quoi bon une sixième guerre? Qu'adviendra-t-il après? La guerre crée des problèmes. Elle n'en résout aucun.

«Le sage est plus utile à la nation que le roi», disait Maimonide. La puce, symbole des technologies et des savoirs nouveaux, a brisé des barrières, a fait chuter des dogmes avec plus de force que l'épée. De nos jours, le savoir n'est plus seulement au service du pouvoir. Il dicte sa loi à la politique. Et comme on le sait, les sages ne sauraient conseiller la guerre.

Le Moyen-Orient reste, de l'avis de tous, une région troublée. Toutefois, l'ancienne division entre pays ennemis cède la place à de nouvelles oppositions. Les dangers ne sont plus liés seulement à un peuple ou à un pays. Ils sont désormais régionaux et menacent l'avenir de tous. Ce ne sont plus les manœuvres guerrières pour gagner des batailles qui comptent. C'est la mise au point des systèmes régionaux de sécurité impliquant toutes les parties concernées.

Quel est le plus grand danger pour l'Egypte? Israël ou le fondamentalisme? Qu'est-ce qui menace le plus l'avenir de la Jordanie ou du Maroc, de la Tunisie ou surtout de l'Algérie? Qu'est-ce qui menace le plus Israël? L'armée syrienne ou l'armement iranien? En Iran, le pouvoir est religieux et non politique. Le pouvoir est fondé sur la sainteté, pas la raison. Il permet et encourage le terrorisme; il pousse à développer des armes non conventionnelles et construit des missiles à longue portée. Le fondamentalisme islamique ne représente pas un danger seulement pour Israël, mais pour tous les pays, pour le monde musulman lui-même, pour l'Occident, pour tout homme libre, où qu'il soit, quelle que soit sa religion, qui est désireux d'aller de l'avant et d'échapper à l'obscurantisme.

La fin de la guerre froide a eu un impact sur les conflits régionaux. Car les guerres au Moyen-Orient se sont longtemps nourries du conflit global. Les parties impliquées fournissaient armes, argent et soutien politique aux belligérants qui se déchiraient sur le front régional. Les ressources globales sont désormais asséchées. Les grandes puissances ont opté pour la paix.

A l'échelle du Moyen-Orient, il convient donc d'en finir avec les attitudes hostiles d'hier et de s'organiser pour faire face aux dangers désormais communs à tous. Il faut une défense commune, contre les fous, contre les terroristes, contre les fanatiques qui menacent partout le bien-être et la santé des jeunes générations. Pour lutter contre le fondamentalisme et le terrorisme qu'ils suscitent, il ne suffit pas de s'armer de chars et de canons. Aucun acte de vengeance ne s'attaquera aux causes du terrorisme: la pauvreté et l'ignorance. Pour augmenter le niveau de vie, il faut investir dans l'éducation, placer l'instruction et la formation professionnelle en tête des priorités sociales, à l'échelle de la région dans son ensemble.

Plus l'intégration progresse, plus les problèmes deviennent complexes. Ce n'est pas une raison pour tourner le dos à l'énorme tâche qui nous incombe. Si nous n'accomplissons pas les changements qui s'imposent, nous paierons le prix fort. A l'inverse, si nous faisons face à nos responsabilités, nous assurerons un avenir meilleur aux générations futures.» […] S. P.

© Odile Jacob

«Que le soleil se lève», de Shimon Peres, éditions Odile Jacob, Paris, décembre 1998.

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