Tokyo Selfie

Shinzo Abe, entre excuses et ambiguïté

Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux

C’est sans doute le texte le plus commenté de part et d’autre du Pacifique depuis sa publication par le cabinet du premier ministre Shinzo Abe: le discours de commémoration des 70 ans de la capitulation du Japon.

Les conséquences de la Seconde Guerre mondiale continuent à nourrir (et justifier) les tensions entre l’Archipel et ses voisins, à l’heure où la Chine fait la course à l’armement et Tokyo remanie sa politique militaire. La prostitution forcée de femmes notamment coréennes par l’armée, et le massacre de Nankin font partie des épisodes les plus sombres et honteux de la période impérialiste du Japon. Abe a pris la peine d’en effleurer certains, mais au gré de formules plutôt creuses, ce que Pékin et Séoul se sont évidemment empressés de relever.

Plus intéressant est ce que le texte mentionne (ou non) et à qui il se destine. Shinzo Abe, leader nationaliste, réitère les excuses de ses prédécesseurs Murayama et Koizumi, mais souligne aussi dans un passage controversé que les futures générations ne doivent pas être «prédestinées à s’excuser».

Encore plus ambiguë est l’explication donnée sur le cheminement du Japon vers l’agression. Il y est question de colonialisme occidental, en lien avec une guerre russo-japonaise de 1904 qui «donna du courage à de nombreux peuples sous le joug colonial» en Asie et en Afrique. Cette guerre, en réalité, avait pour enjeu l’annexion de la Corée. L’empire japonais est ensuite décrit comme «un challenger au nouvel ordre international». Aucune mention n’est faite de la sphère de co-prospérité comme projet de domination totale sur l’Asie.

Shinzo Abe évoque le colonialisme occidental dans la violente expérience qu’a faite le Japon de la modernité mais, simultanément, il évite de soulever l’importance des Etats-Unis dans ce processus. Ni leur influence dans l’ouverture forcée du Japon, ni l’escalade des années 1930, ni la terrible attaque de Pearl Harbor ne sont mentionnés.

Shinzo Abe s’est livré à un grand écart. D’un côté, il ménage l’aile la plus conservatrice de son électorat, accrochée au mythe d’un Japon qui se serait sacrifié pour libérer l’Asie du colonialisme. D’un autre, il se garde bien de froisser Washington dont il se veut l’allié indissoluble, sachant que les Etats Unis ont tiré parti de l’Archipel durant l’après-guerre en tant que bouclier face au communisme comme aujourd’hui face à la Chine.

La jeunesse japonaise ne doit pas être prédestinée à s’excuser? Elle pourra cesser de l’être seulement lorsque la vérité historique sera établie, ou du moins débattue, sans ambiguïté.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.