Il y a trois jours, «la Corée du Nord lançait en grande pompe» son fastueux «congrès du Parti du travail», dont l’austère site internet dit bien la vétusté et l’anachronisme historique. Mais pour le non moins sinistre journal officiel du régime, le Rodong Sinmun, cité par Courrier international, il s’agissait d'«un moment historique, par lequel le premier secrétaire du parti, Kim Jong-un, nous montrera notre brillant avenir, [celui qui mène à] la victoire finale de la Révolution»:

Démonstration de force. Alors, pour s’assurer que tout ce cirque réussisse à merveille, 130 journalistes du monde entier ont été conviés, explique en «grand format» le magazine en ligne Slate, mais ils n’ont pas eu accès à l’intérieur du palais. A la place, visite touristique, où tout était pieusement contrôlé: «Ce n’est donc pas du tout la vraie Corée du Nord. C’est le côté de Pyongyang que les personnes qui nous surveillent veulent bien nous montrer. […] Ce sont eux qui nous ont amenés ici. Ils nous accompagnent tout le temps. Nous ne sommes pas libres d’aller où nous voulons. Malgré cela, nous voulions être là.»

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Rupert Wingfield-Haye, un journaliste de la BBC a d’ailleurs appris à ses dépens qu’il valait mieux filer droit, lui qui a été arrêté et sera expulsé du pays en raison de son travail commencé avant le congrès du parti unique au pouvoir. Il a été interrogé pendant huit heures, dit la BBC sur son site internet, et lui et son équipe ont été conduits à l’aéroport. L’agence Chine Nouvelle, qui dispose d’un bureau à Pyongyang, a rapporté que la Commission nationale pour la paix de la Corée du Nord avait organisé une conférence de presse lundi pour expliquer que le journaliste en question avait «attaqué le système de la RDPC» et fait du «journalisme non objectif».

Une autre audacieuse, Anna Fifield, journaliste du Washington Post qui couvre le Japon et la Corée, s’est, elle, filmée en direct via Periscope, l’appli de Twitter, rapporte Rue89/L’Obs. «Elle filme autour d’elle, interviewe le «guide» surveillant assigné aux journalistes et montre les nouveautés de la ville – c’est son septième voyage en Corée du Nord.» Questionnée par les internautes, elle explique comment elle a procédé: «J’ai une carte SIM nord-coréenne dans mon téléphone. J’ai pris un abonnement qui me permet d’aller sur Internet. Je peux utiliser Instagram, mais pour Twitter, Facebook et Periscope, je crois, j’utilise un VPN. […] Ils savent que j’utilise Periscope. J’ai fait un live sur Facebook

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Reste que vu le défilé des images officielles et la répercussion des discours pompeux tenus à la tribune du congrès, «la Corée du Nord occupe beaucoup trop d’espace médiatique par rapport à son importance politique réelle dans le monde», juge un blogueur du Journal de Montréal (JdM) à propos de ce «régime totalitaire qui empêche ses citoyens de penser». De penser, évidemment, au-delà de l’admiration béate de Kim Jong-un «qui, avec une prétention ridicule se fait désormais appeler le Grand Soleil du XXIe siècle». D’ailleurs, Kim «a fini par déclarer ce que tous les politologues savaient»: qu’il n’attaquerait «personne avec sa force atomique, à moins que son pays ne soit lui-même attaqué»; et qu’il ne favoriserait «pas la dissémination nucléaire». Ce, peu après avoir dit qu’il entendait développer son arsenal «en qualité et en quantité».

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Pourtant, le Korea Times de Séoul parle désormais de son voisin du nord comme d'«une puissance nucléaire», du moins déclarée comme telle par Kim. Dans un autre article, le journal qualifie ce congrès de «plus grand show politique du monde» et dénonce toute la mise en scène propagandiste avec une galerie de photos on peut plus explicite. De fait, «tout le pays a été mobilisé durant «soixante-dix jours de combat» [selon le vocabulaire de Pyongyang], qui ont exigé d’intenses efforts de la population pour améliorer les infrastructures. Partout dans Pyongyang, on ressent beaucoup de tension et d’anxiété.»

Le politologue français Dominique Moïsi décrypte enfin dans Les Echos la signification du barnum nord-coréen. «Les élites sud-coréennes, dit-il, ne croient guère aux caprices du jeune prince»: «Sa cruauté – depuis son arrivée au pouvoir, soixante-dix personnes ont déjà été exécutées, soit dix de plus que du temps de son prédécesseur – n’est pas la traduction d’un comportement à la Caligula, mais l’expression d’un régime qui a peur et pratique sciemment une forme de fuite en avant qui lui paraît nécessaire à sa survie. La stratégie du régime semble inchangée et peut se résumer ainsi»: «Je vous fais peur, donc j’existe.»

Mais à terme, conclut Dominique Moïsi, «le pays, tout comme la République démocratique allemande (RDA) hier, est une réalité artificielle condamnée à disparaître. Tout le problème est de savoir quand et comment.»