Revue de presse

En Sibérie, Russes et Chinois jouent «à la troisième guerre mondiale»

Sur les gigantesques manœuvres militaires qui se déroulent actuellement, les interprétations des médias divergent. Mais une chose est sûre: Vladimir Poutine cherche une fois de plus à flatter la fierté russe

Elles ont commencé ce mardi et durent jusqu’au samedi 15 septembre: la Russie organise ses plus grandes manœuvres militaires depuis la guerre froide, avec la participation de la Chine et de la Mongolie. Nom de code: Vostok-2018. C’est «d’une ampleur inédite» aux yeux de tous les médias, dont Courrier international. Jugeons-en plutôt: le tiers de l’armée fédérale, soit 300 000 soldats, et 3200 Chinois. Escortés de pas moins de 1000 avions et 40 000 chars, dont 900 de l’Empire du Milieu! Plus des navires de guerre des flottes du Nord et du Pacifique. Mais attention, ces chiffres sont à prendre avec des pincettes.

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Tout ce beau monde est «placé sous commandement commun durant cinq jours» avec, pour objectifs, de consolider «la coopération militaire stratégique russo-chinoise», de renforcer le «potentiel de réaction commune aux différentes menaces à la sécurité» et de soutenir «la paix et la stabilité dans la région», selon le langage du Ministère chinois de la défense nationale, répercuté par le site d’information russe Vzgliad, proche du Kremlin et farouche défenseur des intérêts de la Russie dans le monde. Un média lancé en 2005, à destination des «hommes et femmes d’affaires» qui, «malgré leur peu de temps libre, souhaitent non seulement se tenir au courant des événements, mais en apprendre un peu plus sur les faits, les gens, les phénomènes».

Ce qui est sûr, c’est que des manœuvres militaires si massives n’ont pas eu lieu en Russie depuis 1981. Elles se tiennent dans la région de Tsugol, dans le kraï de Transbaïkalie, «sujet fédéral» de la Russie créé en 2008 qui possède de vastes frontières internationales avec la Chine (998 km) et la Mongolie (868 km). Mais pourquoi, dans le fond? «Quel sens faut-il accorder à ces manœuvres?» se demande le site Eurotopics. Il répond à la question en citant quelques médias de l’Est du continent.

Elles veulent donner «l’illusion d’une grandeur militaire» au premier chef, selon l’expert militaire Oleg Chdanov, qui s’exprime dans un blog de l’hebdomadaire russo-ukrainien Korrespondent. Elles «ont vocation à montrer que la Russie peut poser problème au monde entier». […] Et pour que tout le monde croie à la véracité des effectifs annoncés, la Russie a invité la Chine.» Mais au final, «personne ne connaîtra» exactement le nombre de forces en présence.

«Ce n’est pas la première fois que les deux pays se livrent à des exercices militaires conjoints, souligne Le Monde. Le premier, baptisé «Mission de paix», avait eu lieu en août 2005 dans la baie du Shandong avec des unités terrestres, maritimes et aériennes. D’autres ont suivi. Mais par son ampleur, et par ses missions qui miment la guerre sous toutes ses formes, y compris bactériologique, Vostok-2018 se distingue. Quelque 180 médias étrangers ont été accrédités, selon le Ministère de la défense russe, et 91 observateurs de 57 pays conviés.»

Pékin, de son côté, «se veut rassurant»: «Les manœuvres conjointes ne doivent pas être «mal interprétées», expliquait le China Daily le 31 août, mettant en avant «une pratique habituelle pour la Chine et la Russie». Simplement, cette fois, les exercices se font «à plus grande échelle». D’après une source militaire citée par les médias chinois, il s’agit, aussi, pour l’armée chinoise de bénéficier de l’expérience russe acquise en Syrie.»

Il y a eu «des spéculations insensées» en Occident, dit le quotidien anglophone chinois contrôlé par l’Etat. «Ces soupçons et ces inquiétudes […] découlent de la mentalité de guerre froide en Occident et montrent un double standard: les jeux de guerre fréquents menés par les Etats-Unis et leurs alliés se font par solidarité, tandis que ceux auxquels participent la Chine et les pays non occidentaux sont considérés avec méfiance. […] L’histoire montre que le jugement erroné des stratégies des autres pays peut être à la fois dangereux et coûteux, de sorte que l’Occident ne devrait pas voir de tels exercices à travers un prisme déformé.»

Mais au-delà du spectacle, ce qui est sans doute plus important d’un point de vue géostratégique, c’est que «l’exercice coïncide avec la signature d’un contrat d’approvisionnement en gaz», souligne le quotidien croate Večernji list. «Deux des plus grands pays du monde scellent ainsi leur alliance politique et économique, qu’ils soulignent par un exercice militaire commun. Comme tout accord, celui-ci a été qualifié d’historique, mais en l’occurrence, il est vrai qu’il va plus loin. Poutine a annoncé la volonté des deux pays de recourir davantage à leurs propres devises qu’au dollar dans leurs échanges commerciaux.»

En somme, on a affaire à «la réponse russo-chinoise aux menaces américaines de durcissement des sanctions contre la Russie et à l’introduction de nouveaux droits de douane contre la Chine. Trump intensifie la guerre commerciale avec Moscou et Pékin, lesquels ripostent par des mesures économiques et un exercice militaire commun.» Cela exaspère pourtant le journaliste Edward Lucas qui, dans un commentaire pour l’agence de presse lituanienne Baltic News Service (BNS), appelle les Etats occidentaux à prendre enfin une initiative.

«Le Kremlin, dit-il, décide quand cela lui chante de faire grimper ou baisser la température. Et nous, les pays de l’UE et de l’OTAN, en sommes réduits à nous creuser la tête et à nous disputer sur les modalités d’une réponse. […] Il serait bienvenu, pour une fois, de faire preuve de cohésion et de résilience, et de prendre l’initiative de jouer avec les nerfs de la Russie. Renforcer l’aide militaire américaine en Ukraine, par exemple, contribuerait à prévenir toute velléité d’escalade à l’Est.»

Pour L’Obs, c’est simple: «La Russie se prépare à la troisième guerre mondiale, qu’elle va gagner, bien entendu. […] Ces manœuvres sont, selon l’OTAN, la répétition d’un «conflit de grande ampleur». […] Cité par les médias, un expert militaire russe soi-disant «indépendant», mais lié aux officines russes de désinformation, affirme «qu’il s’agit d’une préparation à une guerre mondiale future. L’état-major russe estime qu’elle se produira en 2020: soit une guerre globale, soit une série de conflits régionaux d’ampleur.» Dans ce contexte enivrant, «très opportunément, Vostok-2018 intervient pour flatter la fierté russe au moment où Vladimir Poutine affronte ce qui est sans doute la plus grave crise politique depuis son accession au pouvoir: la contestation de la réforme des retraites

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