«Le Temps» a déjà consacré huit articles au phénomène Pokémon Go. Car depuis le début du mois, c’est de la folie: LE truc développé par la société Niantic Labs, basée à San Francisco, déferle sur les smartphones du monde entier. Le Courrier de Genève décrivait justement ce jeudi cette nouvelle fièvre urbaine au parc La Grange: «Sous un soleil de plomb, une centaine de personnes se sont réunies sur la pelouse qui surplombe la roseraie. La majorité d’entre elles ont les yeux rivés sur leur smartphone, de peur de louper l’apparition d’un Pokémon rare. Soudain, un groupe d’adolescents se met à courir. «Il y a un Florizarre à gauche!» crie l’un d’eux. Mouvement de panique général. «Je l’ai eu, je l’ai eu!» exulte Paolo, 15 ans, quelques secondes après. «Je suis trop content, c’est un Pokémon super puissant!». Les autres joueurs, déçus, retournent s’asseoir dans l’herbe. Ils attendent patiemment qu’une nouvelle occasion se présente.»

Lire aussi: Le phénomène Pokémon Go bat des records

L’objectif du jeu est simple, rappelons-le, un brin infantile: il s’agit de «capturer dans le monde réel des Pokémon, ces créatures imaginaires issues de la franchise japonaise ultrapopulaire (notamment chez les 20-30 ans, accros aux smartphones). Pour cela, Pokémon Go utilise des technologies ordinaires comme la géolocalisation ou l’appareil photo, afin d’encourager les gens à visiter les lieux publics et à chercher un butin virtuel ou des personnages à attraper», indique le New York Times. «Visiter les lieux publics»: on en viendrait presque à croire que ça parte d’une bonne intention, hors tout intérêt commercial.

«Il est désormais difficile de se promener dans un parc public sans croiser ces «apprentis chasseurs», poursuit «Le Courrier». Mais comment expliquer cette fièvre? «Pour la plupart des joueurs, la recette du succès repose sur une dynamique simple: la dimension sociale et communautaire du jeu. La réalité augmentée est une révolution au niveau du jeu. Mais ce qui change vraiment, c’est la manière de sociabiliser avec les autres joueurs, explique Jonathan, 23 ans. Des gens de tous âges se rencontrent, partagent des tuyaux et partent à la chasse ensemble. Une véritable solidarité s’est développée.»

Tellement développée que «le musée d’Auschwitz-Birkenau et le musée de l’Holocauste à Washington ont interdit l’application […] sur leurs sites, la jugeant particulièrement inadaptée», rapporte Eurotopics. Ces décisions ont été saluées dans La Vanguardia de Barcelone: «L’Holocauste ne peut être ni le scénario d’un jeu numérique ni l’occasion d’un divertissement. Les musées qui commémorent l’horreur doivent être respectés pour ce qu’ils sont: des temples dédiés à la mémoire des tragédies. Car derrière leurs parois palpitent des millions de cœurs assassinés. […] Si l’on en vient à chasser de petits monstres entre les chambres à gaz et les trains de la mort, alors la mort elle-même paraît anodine.»

Gloups. On se pince pour y croire. D’autant, autre exemple, que si «le jeu n’est pas officiellement sorti en Israël ou dans les Territoires palestiniens, «les amateurs de technologie, israéliens et palestiniens, ont déjà trouvé un moyen» de se le procurer, lit-on dans Courrier international. On parlait solidarité? Au Moyen-Orient, en tout cas, il «n’aura pas été capable de pacifier les relations», fait remarquer Newsweek. Même le président israélien «a posté sur sa page Facebook une photo de sa résidence envahie par une créature Pokémon» et suggéré dans la foulée «qu’il faudrait probablement alerter les agents de sécurité».

Mais ce qui est encore plus surprenant au sujet de ce que L’Hebdo appelle un «divertissement à la sauce big data», pour le quotidien Haaretz, c’est de voir l’armée se ruer sur la nouvelle application: «Plusieurs vidéos de soldats israéliens chassant des créatures virtuelles circulent sur le Net.» Et d’après «Newsweek» toujours, «les forces navales israéliennes auraient indiqué que leur position leur permettrait de trouver ces créatures plus facilement».

Pendant que la Grande Muette s’amuse donc, alors que des dizaines de nouveaux pays ont été envahis, «partout dans le monde, des autorités politiques et religieuses tirent la sonnette d’alarme»: «fatwa, mises en garde sécuritaires, dénonciation d’un complot de la CIA…» Elles voient tout cela «d’un mauvais œil», indique le New York Times. «La décision la plus extrême a sans doute été prise par les autorités religieuses en Arabie saoudite, qui ont remis au goût du jour une fatwa contre Pokémon datant de 2001, selon le site d’Al-Jazira. De quoi susciter d’intenses railleries, rapporte Al-Arabiya.

«Sans doute sommes-nous tous infantilisés par des conneries qu’on aime à un moment ou un autre de notre vie» – pensons aux vignettes Panini… «Mais ce qui frappe en l’occurrence c’est la rapidité et l’ampleur du phénomène», peut-on lire sur Facebook, à la suite d’un message un peu rageur publié ce jeudi soir. Alors, Pikachu, Carapuce, Salamèche, ressuscités pour ramener les adultes à leur enfance et les jeunes d’aujourd’hui à embrasser une carrière de biologiste? C’est ce que se demande, le plus sérieusement du monde, Motherboard.

Le site constate qu'«aux Etats-Unis, il n’a pas fallu attendre longtemps pour que Pokémon Go ait de sacrés effets secondaires: ses adeptes passent du temps au soleil et font de l’exercice.» Ce serait donc bon pour la santé. Mais pas seulement. Car «parmi les millions d’utilisateurs qui arpentaient la Terre pour attraper des créatures imaginaires, beaucoup sont tombés sur des bestioles bien réelles». Le jeu semble ainsi «faire le lien entre les jeunes et la nature, et certains scientifiques se demandent» s’il «ne pourrait pas créer des vocations […]. Si les enfants se passionnent pour Magicarpe et Nosferapti, l’étape suivante n’est-elle pas de se fasciner pour la vie sauvage?»

En France, «des voix s’élèvent dans la frénésie», prévient le site ITespresso. fr: «Les appels à la vigilance se sont multipliés ces derniers jours à l’adresse des joueurs.» Et certains «ont sauté sur l’occasion pour faire passer un message… souvent à teneur commerciale, mais pas que. Ainsi le Fonds mondial pour la nature (WWF) s’est-il approprié la frénésie […] pour promouvoir la cause animale», notamment en modifiant le message «et en l’associant à des photographies d’espèces menacées»:

L’association de défense des consommateurs Que choisir reconnaît, elle, le caractère «innovant» d’une application qui «mêle astucieusement jeu vidéo et réalité virtuelle», mais qui est aussi «très curieuse en matière de données personnelles, potentiellement coûteuse et même parfois dangereuse». Sur ce dernier point, il est bien évidemment question des nombreux accidents déjà provoqués «par des joueurs captivés qui manquent d’attention et s’engagent parfois dans des zones à risques. Cela en deviendrait même un problème de sécurité routière, selon les forces de l’ordre, qui ont invité les conducteurs à la prudence.»

Enfin, le Dr. Roland Coutenceau, président de la Ligue française de santé mentale et auteur de Faut-il être normal? (Ed. Marabout), s’interroge dans Paris Match. Il trouve «intéressant» que le succès du jeu soit «lié au plaisir d’être dans le monde virtuel et de se déplacer dans le monde réel. Dans la plupart des addictions aux jeux vidéo, un sujet, seul, se shoote avec son ordinateur. Alors que Pokémon Go impacte directement le rapport à la réalité.»

Concernant les risques de dépendance, il fait remarquer que les joueurs s’habituent «à une certaine adrénaline. Cela se traduit par un comportement particulièrement surinvesti avec un sujet qui s’adonne exclusivement à ce divertissement. Il y a une répétition de l’acte. Dans ce type d’addiction, il apparaît que le jeu est une manière de se débrancher de l’angoisse de la vie humaine. Mais dans Pokémon Go la présence du réel et d’autres joueurs qui interagissent physiquement pourraient diminuer l’aspect addictif. L’application vient d’être lancée, le premier pronostic prendra donc du temps.» En attendant, il est bon de savoir ceci:

Et après, ce sera un pronostic ou un diagnostic?