Nouvelles frontières

Le siècle chinois? Patience

Est-ce l’effet du ralentissement de la croissance économique, plus appuyé que ce que prévoyaient les planificateurs? Après l’arrogance de ces dernières années, la Chine revient à un peu plus d’humilité. La première économie mondiale – du moins mesurée en parité de pouvoir d’achat – réalise qu’elle n’est pas prête à supplanter les Etats-Unis. Ainsi, en début d’année, à Chicago, le vice-premier ministre Wang Yang déclarait lors d’un forum que «ce sont les Etats-Unis qui conduisent le monde. La Chine n’a ni les idées ni la capacité de défier leur rôle dirigeant».

Après une période caractérisée par les appels à une affirmation plus forte de la Chine sur la scène mondiale (en gros depuis les Jeux olympiques de Pékin en 2008), un nouveau consensus s’est formé parmi les spécialistes chinois des relations internationales: les Etats-Unis resteront dans les décennies à venir la seule superpuissance et la Chine n’est pas en capacité de contester cette domination. Quant au Japon, qu’on espérait rallier à une entente asiatique face à l’Occident, c’est une cause perdue. Le compromis avec l’ancien envahisseur est jugé pour l’heure impossible. Il restera sous tutelle américaine. A l’affrontement avec Washington, il est donc préférable de substituer une politique de concurrence plus ciblée.

Jin Canrong, professeur à l’Université du Peuple à Pékin, ose même cette comparaison: plutôt que de parler d’un siècle chinois qui succéderait à un siècle américain, il faudrait situer la Chine actuelle au niveau des Etats-Unis en… 1872. Pourquoi 1872? Pour la première fois, cette année-là, l’économie américaine dépassait celle du Royaume-Uni. L’empire britannique restera pourtant le leader mondial jusqu’à la Première Guerre mondiale. Ce n’est qu’au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, 70 ans plus tard, que les Etats-Unis endosseront le rôle de premier de classe. Leur successeur désigné, la Chine, devra donc lui aussi patienter.

Le monde tend à la bipolarité économique, mais les Etats-Unis restent l’unique pôle de puissance stratégique, militaire et politique, ajoute Yan Xuetong, célèbre professeur de relations internationales de l’Université Qinghua à Pékin. La Chine n’est pas parvenue à diffuser un contre-modèle (son capitalisme autoritaire) à celui incarné par le libéralisme américain, seul capable d’influencer les élites mondiales.

Yan Xuetong, comme plusieurs autres chercheurs, est cité dans une passionnante analyse sur la reformulation de la politique étrangère chinoise rédigée par Antoine Bondaz pour le compte du European council on foreign relations. L’écho de ces préoccupations chinoises est aux antipodes de l’idée d’un déclin américain véhiculée aux Etats-Unis mêmes, en Europe ou dans le monde arabe.

Cela ne signifie pas que la Chine rentre dans sa coquille. Elle va au contraire se montrer de plus en plus active sur la scène internationale et raffermir sa présence militaire dans son voisinage, en particulier dans l’espace maritime disputé des mers qui l’entourent. Mais, contrairement à Moscou, Pékin se montre pragmatique, moins idéologique, dans sa façon de peser sur l’architecture internationale. C’est par l’économie que les dirigeants chinois veulent étendre leur influence. C’est la stratégie des «Routes de la soie». Il y en a trois: vers l’Asie centrale, l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est.

Pour ceux qui fantasment sur un monde dominé par la Chine, il faudra attendre le XXIIe siècle.

Plutôt que de parler d’un siècle chinois qui succéderait à un siècle américain, il faudrait situer la Chine actuelle au niveau des Etats-Unis en… 1872