Qu’a-t-elle de spécial, la virilité au XIXe siècle? Pour faire très vite, on pourrait résumer les choses ainsi. Avant le XIXe siècle, est homme celui qui possède un sexe masculin. Au XIXe siècle, c’est devenu tout un programme. Il faut être brave, paraître insensible, répondre vaillamment aux injures, protéger et dominer à la fois le sexe dit faible. «Sois fort, ne pleure pas, résiste au froid, à la peur, prépare-toi à mourir pour ton pays», telle est la petite voix impérieuse qui murmure dans les oreilles de millions de citoyens mâles à l’ère des nations belliqueuses. Et après? La porte était quand même trop étroite. Le siècle suivant s’est donc arrangé pour assouplir les critères d’élection de la masculinité, jusqu’à les abolir à notre époque. Mais il est resté quelque chose de ce XIXe siècle de fer.

Prenons un témoin: «J’appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de bulletins par l’Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue […]. Nos précepteurs ressemblaient à des hérauts d’armes, nos salles d’études à des casernes, nos récréations à des manœuvres et nos examens à des revues.» Qui parle? Un vieil officier? Oui. Mais aussi la figure de proue du romantisme français, Alfred de Vigny. Comme tant de compagnons mâles, le poète a été aspiré par le désir de gloire avant de suivre d’autres muses. Soit dit en passant, les romantiques, que l’on croit sensibles et délicats, ont magnifié l’esthétique de l’homme viril confronté à ses limites et à la mort héroïque.

Quelle différence avec le siècle précédent! Non que la virilité ait manqué au XVIIIe siècle, où les conflits sont incessants en Europe. Mais sous l’Ancien Régime, les codes étaient plus relâchés. Ils ne touchaient pas toute la population. Or, en France, comme en Suisse et partout en Europe, l’Etat-nation en construction a besoin de citoyens prêts à défendre la patrie. Le recrutement ponctuel de pauvres diables dans les campagnes se mue peu à peu en un recrutement généralisé à la source, dès la petite enfance. L’«éducation militaire» est née. Grâce à elle, écrit un instituteur en 1885, «la physionomie de l’enfant s’empreint de caractère, le tempérament se fortifie, les muscles se développent, les poumons se gonflent d’air pur et se remplissent d’un sang généreux qui réchauffe le cœur.» C’est dur, mais c’est pour votre bien. Et malheur aux maladroits, aux mal assu­rés, ­à ceux qui défuntent devant l’épreuve, ils n’entreront pas dans le royaume des vrais hommes.

Au-dessus de tout, le sens de l’honneur règne en maître. Une insulte lancée en public, un regard de travers, un gant jeté à la figure et l’on se retrouve au petit matin à fendre l’air de son fleuret. En 1885, un journal raconte que deux «gamins» de 14 et 15 ans ont «joué de la lame» dans le bois de Vincennes pour régler un différend. «Tous deux ont été légèrement blessés; l’honneur étant sauf, ils sont rentrés chacun dans leur famille, après s’être réconciliés sur le terrain du combat», conclut le rédacteur de la Gazette des tribunaux, tout en ironie complice.

Alors que l’école et l’armée s’occupent de forger la cuirasse, la médecine enfonce le clou jusqu’aux tréfonds du corps. Et inculque deux messages contradictoires. D’un côté, le mâle dominant du XIXe siècle est chargé de faire preuve d’énergie jusque dans ses ébats conjugaux. Voire même de brutalité: l’important, c’est que l’ardeur déployée par Adam illustre sa domination et sa bonne santé. Et Eve? Forcément lascive, en attente perpétuelle de jouissance, elle n’est qu’un réceptacle enregistrant le triomphe de son partenaire. A cet égard, les écrivains français sont étonnamment crus dans leurs journaux intimes. «Matin. Baisé Julia dans l’armoire, sur son lit, sur une chaise», note Vigny qui ne cache pas sa satis­faction de ce que ladite Julia le compare à Hercule. En vrai Julien Sorel, Stendhal parle triomphalement de ses «victoires» et raconte crânement l’embuscade tendue à la fille d’un aubergiste: «C’est la première Allemande que j’ai vue totalement épuisée après avoir déchargé.» D’autres exemples de cette belle assurance sont racontés dans la monumentale Histoire de la virilité 1 (LT du 14.11. 2011).

L’énergie, donc, et la contenance à la fois: surhomme de la couette, hussard de l’éjaculation, le mâle est en même temps appelé à se contenir. Selon une théorie persistante, l’énergie est mieux conservée lorsqu’elle ne se répand pas à tout va. Elle est considérée comme un précieux capital. Ainsi en va-t-il des larmes comme de la semence masculine. Dans ce schéma, naturellement, la femme est incapable de contention, puisqu’elle a des menstruations, du lait maternel et des larmes incontrôlables…

Résumons. On exige de l’homme qu’il soit à la fois fort et courageux sur le champ de bataille, éloquent et habile dans la mêlée sociale, dépensant ou thésaurisant son énergie dans sa chambre à coucher à la manière d’un actionnaire avisé. Et ce ne sont pas que des théories flottantes: la société ménage à l’homme toutes sortes de lieux réservés – l’école, la caserne, le café, le club, le bordel, etc. – où lui et ses pairs vont pouvoir se jauger, se mesurer l’un l’autre et perpétuer le code viril. Et ce qui vaut pour l’élite vaut aussi, de plus en plus, à l’usine ou dans les villages, à mesure que la modernité uniformise les pratiques. Idem pour les curés, hors compétition pour certains aspects mais pas perçus pour autant comme des culs-de-jatte.

La cuirasse était appelée à se fissurer. D’abord, comme le constate André Rauch2, l’émergence de la bourgeoisie entrepreneuriale, au milieu du siècle, modifie en profondeur les normes établies. A la gloire militaire comme horizon ultime se sub stitue la réussite professionnelle et familiale. Les rapports au sein du couple deviennent plus doux, même si l’autorité de l’homme reste largement incontestée. La femme occupe désormais une place stratégique: elle devient la garante de la respectabilité de son époux. Le foyer heureux devient un enjeu central. Ces mœurs bourgeoises, illustrées dans le code vesti­mentaire par l’abandon des couleurs vives et clinquantes au profit de la sobre redingote à l’anglo-saxonne, produisent autant un effet de pudibonderie qu’un certain raffinement des mœurs. Désormais, c’est la galanterie et le «flirt», avec effleurements de mains et accrochages fortuits de châles qui sont de mise, et qui renvoient le coït vigoureux au rayon des archaïsmes pour rustauds.

En même temps, les angoisses montent: désirs refoulés, interdits masturbatoires, peur du fiasco, hantises de dégénérescence… Et la femme, qui prend toujours plus de place dans la société! A mesure qu’elles sont admises dans les théâtres, les cafés, qu’elles peuvent pratiquer un sport ou partir en vacances sans leur mari, celles-ci «gênent le déploiement de la virilité collective», estime Alain Corbin. Et pour les historiens français, le coup fatal pour la cuirasse sera porté par la Grande Guerre (1914-1918). En quelques mois, des soldats partis faire la guerre debout – en pantalon rouge écarlate côté français – se retrouvent à ramper dans la boue, à souffrir de maladies infectieuses dans les tranchées, à être déchiquetés par d’invisibles obus. Où est l’honneur du combat dans un tel bourbier? Quant au spectacle horrible de millions de jeunes hommes mutilés (voir notamment Le Vendeur d’allumettes d’Otto Dix), il consacre la décapitation du monument mâle.

Le XXe siècle a libéralisé la virilité, si l’on omet les périodes totalitaires. L’égalité des sexes, l’ac­ceptation des modes de vie alternatifs, conjugués à l’aspiration au confort et au bonheur individuel ont achevé de désacraliser ce vieux code collectif. Et pourtant, on ne saurait dire qu’il a totalement disparu. Les petits garçons jouent toujours à la guerre et essaient de cacher leurs larmes. Pour une partie des jeunes Suisses, faire son service militaire est une évidence non questionnée. La cuirasse s’est désintégrée, mais l’homme moderne, désormais en libre quête de son identité, respire encore ses poussières.

1. «Histoire de la virilité», sous la direction d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello, 3 volumes, Seuil, 2011.

2. André Rauch, «Histoire du premier sexe, de la Révolution à nos jours», Hachette, 2006.

«J’appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de bulletins par l’Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue»