Revue de presse

Siemens joue au chat et à la souris avec Bruxelles sur la fusion avec Alstom

Deux visions s’opposent: celle de la protection du marché européen pour les «technocrates rétrogrades», la commissaire européenne à la Concurrence en tête; et celle de la conquête du marché mondial pour les deux industriels européens, qui veulent damer le pion aux Chinois

Voilà une affaire annoncée en grande pompe en septembre 2017 mais qui traîne depuis des années. De quoi énerver Joe Kaeser (photo), le patron de Siemens. Il a lancé ce mercredi à Munich une offensive aussi virulente que politique contre la Commission européenne, qui menace de veto le projet de fusion dans le ferroviaire avec Alstom, en qualifiant les décideurs européens de «technocrates rétrogrades». Assez insultant, malgré toutes les autres bonnes nouvelles qu’il diffuse sur Twitter.

Et pourtant, les deux entreprises estiment remplir les conditions de Bruxelles pour s’unir

Il faut dire que l’industriel allemand affiche une rentabilité en berne au premier trimestre de son exercice décalé 2018-2019, a indiqué l’Agence France-Presse, mais tout de même l’équivalent de près de 1,2 milliard de francs de bénéfice net. C’est en fait la comparaison avec l’exercice précédent qui est fatale, soit une baisse drastique de 49% sur une année.

Dans ce contexte, la division mobilité de Siemens, l’une des plus rentables du conglomérat et que le PDG espère toujours voir fusionner «au premier semestre 2019» malgré ces fameuses réticences de Bruxelles, a signé de très importantes commandes sur cette période. Pas loin de 2 milliards de francs pour équiper le métro de Londres, notamment. Malgré les incertitudes internationales énumérées par son PDG à son retour du Forum de Davos et une féroce compétition avec les Chinois de China Railway (CRRC) dans le domaine du rail, Siemens mise donc toujours sur un chiffre d’affaires en «hausse modeste», hors effets de change et de périmètre de fusion avec Alstom.

Mais sur ce projet-là, qui n’a guère progressé, on assiste à une véritable «guerre des nerfs» («Nervenkrieg») pour la Süddeutsche Zeitung. Il mettrait en péril les plus petits constructeurs ferroviaires européens, selon la Commission? L’argument porte au point que Joe Kaeser lui-même ne semble plus y croire, aux yeux de Finanz und Wirtschaft: «La loi européenne sur la concurrence, vieille de 30 ans, est obsolète, estime-t-il. Il avait critiqué la position ferme de la commissaire Margrethe Vestager, mais a reconnu mercredi que les règles antitrusts actuelles laissaient peu de marge de manœuvre.» Ajoutant, comme résigné: «Nous ne sommes pas en colère, nous aurons tout fait.»

Réponse le 18 février

Pour apaiser les craintes de la commissaire «de voir naître un monopole, les groupes ferroviaires lui avaient envoyé de nouvelles garanties» financières le 25 janvier sur le montage du futur capital, note le site Touteleurope.eu. «Des concessions extrêmement tardives», selon elle. «Mais l’Europe n’a-t-elle pas besoin d’un géant» face à la Chine, qui reste numéro un mondial dans le domaine ferroviaire, avec un chiffre d’affaires annuel de 35 milliards de francs pour CRRC? «Le dilemme» devrait être tranché avant le 18 février à Bruxelles.

Vraiment tardives, ces concessions à hauteur de «4% du nouvel ensemble», d’après Capital.fr, qui reprend un communiqué d’Alstom? Selon «une des sources proches du dossier», Siemens et Alstom pourraient aussi, en ce qui concerne le train à très grande vitesse, «allonger la durée des licences technologiques qu’ils comptaient céder et en étendre le périmètre géographique à certains pays hors d’Europe». Et en matière de signalisation, pour laisser plus de place à la concurrence, les deux groupes proposent de «céder de nouvelles activités». Mais dans ce domaine-là, tout est au conditionnel, confidentialité des projets oblige dans un nid de guêpes concurrentiel, sur le plan mondial.

Moscovici en «équilibriste»

Les nouveaux «remèdes» ont donc été accueillis «très froidement» par Margrethe Vestager, estime Le Figaro. Mais en France, beaucoup estiment malgré tout que plus rien ne justifie le veto de l’exécutif européen. En plus de cela, invité dans l’émission Audition publique sur Public Sénat-LCP, le commissaire européen à l’Economie, Pierre Moscovici, «a quant à lui joué les équilibristes»: «Tout en se disant favorable à une fusion pour qu’il y ait des champions européens, il a estimé que cela ne servait à rien de faire des pressions et qu’il fallait faire confiance à Margrethe Vestager.»

Franceinfo considère pour sa part que celle-ci «se trompe de marché pertinent à prendre en compte pour évaluer la situation de monopole. Le média estime que le marché de l’industrie ferroviaire est maintenant mondial, et non plus uniquement européen. Ce qui justifierait donc la création de géants européens pour rester compétitifs dans cette arène économique mondiale, notamment face à CRRC. […] L’Europe peut-elle se permettre de continuer d’avoir une offre industrielle morcelée, atomisée, face à ce géant asiatique, ogre qui dévore tout ce qu’il peut sur son passage?»

Et ça continue sur Twitter…

Deux visions s’opposent donc: protection du marché européen et conquête du marché mondial. D’où une interpellation de Joe Kaeser sur Twitter, que relève Capital.fr, «au détour d’une déclaration» de Margrethe Vestager sur «l’amour de l’Europe». «Ceux qui aiment l’Europe, écrit-il, doivent façonner son avenir et non se perdre dans des formules rétrogrades. Qu’il doit être amer d’avoir raison sur le plan technique mais de faire tout de travers pour l’Europe»:

Le patron de Siemens met également en copie de son message les ministres allemand et français de l’Economie, Peter Altmaier et Bruno Le Maire, fervents soutiens du projet de fusion. «Sur le plan politique, la symbolique est énorme», écrivait ce lundi Richard Werly, correspondant du Temps à Paris: «Elle incarne l’avenir économique du couple franco-allemand, réactualisé par la signature le 22 janvier à Aix-la-Chapelle d’un nouveau traité entre Paris et Berlin.»


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