L'ex-Yougoslavie, un sujet d'actualité en ce début d'année 2005? Pas vraiment. Envoyés spéciaux ou correspondants semblent avoir disparu des Balkans du Sud en même temps que les images des écrans TV. En revanche, sont fidèlement présentes dans les pages de nos quotidiens les brèves d'agences de presse relatives à l'inculpation et à la traque de criminels de guerre. Apparaissent aussi quelques rares spots sur les péripéties du procès Milosevic, de préférence lorsque celles-ci sont défavorables à l'inculpé. La routine, quoi! Et plus trace de l'ex-Yougoslavie dans ce miroir présumé de l'opinion que sont les lettres de lecteurs.

Ainsi cette région qui durant une décennie occupa si souvent la «une» des journaux et dont on se faisait un devoir de marteler qu'elle se trouve «à moins d'une heure et demie d'avion de chez nous», l'ex-Yougoslavie, est retombée dans la pénombre médiatique. Est-ce à dire que tout, désormais, y va pour le mieux, dans le meilleur des mondes? Pas vraiment. Certes, la Slovénie et la Croatie ont tiré leur épingle du jeu. Ailleurs rien n'est réglé. On se parle sans doute entre ennemis d'hier. Mais le revanchisme pointe le bout de son vilain nez. Sous la cendre des belles déclarations à l'usage de l'Occident renaît le feu ethnique. Assez dangereusement pour alerter l'opinion sur ce qui couve à moins d'une heure et demie de vol de Cointrin? Apparemment pas. En l'espace de trois mois, les Balkans n'ont figuré qu'une seule fois au «Baromètre des crises» du Temps. L'actualité, décidément, est ailleurs qu'en ex-Yougoslavie.

Pourtant, un phénomène majeur achève de prendre forme derrière les rideaux de fumée du théâtre médiatique.

Sans tambour ni trompettes, une histoire officielle finit de s'écrire en connivence tacite entre le Tribunal International pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) et les principaux moyens de communication de ce qu'il est convenu d'appeler la «communauté internationale». Et c'est le procès de Slobodan Milosevic qui contribue à parachever au mieux cette opération de verrouillage de l'histoire. On n'attendait certes pas des journalistes accrédités auprès du TPIY qu'ils se fassent les avocats de celui que certains de leurs confrères qualifient encore sobrement de «Boucher des Balkans». Mais on était en droit d'espérer qu'ils y joueraient le rôle qui fait la grandeur du métier: celui d'observateurs informés, attentifs et neutres. Ils y ont largement failli.

A de rarissimes exceptions près, ils ont été dans cette affaire de simples auxiliaires de la justice du plus fort, des porte-voix des arguments de l'accusation. Il est vrai aussi que les journalistes présents à La Haye pouvaient difficilement agir différemment sans dévier de l'orientation très généralement privilégiée par leurs rédactions. Ce procès restera sans doute dans les annales du droit international comme le premier ayant vu comparaître un chef d'Etat. Mais il mérite, à deux autres titres au moins, de s'inscrire à jamais dans les mémoires de ceux que tracasse la notion de justice.

Le procès Milosevic a été décidé, instruit et ouvert sur la base d'une présomption de culpabilité totale établie à la quasi-unanimité par les médias occidentaux. Il en résulte – vraisemblable «première» à inscrire en lettres d'or dans les annales judiciaires de l'Ouest! – que le jugement a de facto précédé le procès puisque Milosevic a été condamné par les journalistes bien avant qu'il ne puisse l'être par ses juges. Qui, en effet, oserait douter que l'autorité d'une séquence de CNN ou d'un édito du Monde ne surpasse largement celle de toutes les perruques poudrées de La Haye?

Quant à la deuxième singularité du TPIY, elle semble avoir été masquée par les égards témoignés à l'endroit de la personne de l'inculpé, en raison notamment de sa santé. Ce touchant respect de la dignité humaine, fût-elle celle d'un criminel, a fait utilement oublier que le fonctionnement du TPIY repose sur la violation d'un principe dont la généralisation progressive a coïncidé, en Occident, avec l'avancée de la démocratie. Ce principe, le voici dans sa plus sobre expression: la définition de la peine encourue doit impérativement précéder la perpétration d'un délit. Or aucune peine n'est définie dans les Conventions de Genève dont s'est inspiré le TPIY pour inculper Milosevic (à l'instar des autres justiciables, d'ailleurs).

Est-ce assez dire que le sort judiciaire de l'ex-président de la Yougoslavie est livré à l'improvisation, donc à l'arbitraire d'une magistrature soumise à des pressions variées mais convergentes? C'est pourtant bien à La Haye, au sein d'une juridiction créée pour la circonstance (ce qui, dans l'Histoire, est rarement apparu comme un brevet d'impartialité), au travers d'un procès que l'attitude de la presse devait très vite apparenter à un huis clos (lorsque ce huis clos n'était pas requis par la première puissance mondiale), qu'on achève de vitrifier l'histoire de l'ex-Yougoslavie telle qu'elle a été élaborée au jour le jour par les médias. Une histoire marquée par son caractère ouvertement partial, hautement émotionnel et par un contexte politique dont de récents événements ou révélations devraient profondément modifier une nouvelle approche.

Reste que cette histoire pourra désormais se draper dans l'autorité de la chose jugée. Que ses contestataires deviendront des négationnistes. Et qu'en abrégeant un peu mais en caricaturant à peine, la version officialisée de la dernière crise sanglante qu'a connue l'Europe au siècle dernier tiendra bientôt dans une seule assertion et sa supposée démonstration: «Tout était de la faute à Milosevic, voyez Srebrenica!» Ce qui est une simple gifle à une histoire dont la relecture à tête froide montre qu'il y a eu autant de coupables, à des degrés certes divers, que d'hommes politiques et de chefs militaires impliqués dans l'origine et le déroulement du drame yougoslave.

Personne ne songe plus à contester que la communication est l'arme majeure des guerres modernes. Mais les médias, s'ils sont devenus aujourd'hui des acteurs directs dans un conflit, peuvent-ils ignorer la responsabilité encourue du fait des choix qu'ils ont opérés? Nous ne le pensons pas.

L'ex-Yougoslavie, pour l'instant au moins, n'est pas vraiment un sujet d'actualité. Ce qui l'est, en revanche, ce qui devient même un sujet d'urgence avant la vitrification du passé, c'est la démonstration de la capacité des médias à revisiter l'Histoire telle qu'ils l'ont eux-mêmes écrite, à pratiquer l'autocritique, à instaurer un débat qui soit autre chose qu'un échange de tapes dans le dos entre copains politiquement corrects.

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