Le ciel est bleu, l'herbe verte et la presse va mal. Il n'y a donc rien de neuf sous le soleil. Mais les derniers mois ont été particulièrement rudes à la fois pour le métier et son écosystème. Le tsunami que constitue le flot des fake news, produites à un niveau industriel, a fini de pulvériser le peu de confiance que le grand public avait encore dans les médias. Ne sachant plus à qui se fier, de plus en plus de gens ne font plus la différence entre énormes canulars, analyses décoiffantes ou faits avérés. Se sentant tout autant dupés que frustrés, ils expriment leur rage dans les urnes.

Dès lors, la tentation est grande alors d'avoir un discours haineux à l'égard des journalistes. Dans le marais où se côtoient ramassis de mensonges bien gras et post-vérité débilitante, qui se soucie de ce que peuvent bien dire les professionnels de l'actualité? A ces derniers, il est reproché tour à tour de défendre sans recul telle ou telle paroisse ou au contraire de n'être pas assez présent sur un sujet dont certains ont fait leur cause. Quand il n'y aura plus de journalistes, les prêcheurs seront toujours plus nombreux à professer leur propre vérité.

Le Kremlin, QG de la désinformation mondiale

Un indicateur qui témoigne de la gravité de la situation, c'est qu'il n'y a plus de consensus sur rien alors que seul un socle de valeurs partagées constitue la base même d'une société harmonieuse. Les réseaux sociaux, qui ont au début apporté une contribution précieuse en ouvrant le débat à tous, ont été piégés par plus vicieux qu'eux. Des organisations entières manipulent et orientent les discussions. Le rêve de toute dictature est d'avoir les médias à sa botte et quand Facebook - avec ses 1,7 milliard d'utilisateurs - s'avère si manipulable avec des algorithmes trop stupides pour délier le vrai du faux, le paradis ne se trouve plus qu'à un clic. C'est du moins ce que l'on doit penser du côté de Moscou.

Le problème, c'est que le Kremlin - QG de la désinformation mondiale - marche main dans la main avec la Silicon Valley. Quand, d'un côté, un Etat met des moyens considérables pour en déstabiliser d'autres par la propagande et que, de l'autre, émergent des sociétés de nouvelles technologies dont l'immense impact n'a d'égal que la naïveté en ce qui concerne leur propre responsabilité, cela crée un nouveau monde extrêmement dangereux pour les démocraties.

Il n'y aura pas de changement à l'Est, pas plus qu'il n'y aura d'action anti-trust aux Etats-Unis contre les firmes qui détiennent un quasi-monopole sur l'information et les revenus qu'elle génère. Dirons-nous bientôt que le ciel est bleu, l'herbe est verte et que vivre sous des régimes autoritaires n'est finalement pas si grave?

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