D’une chose incompréhensible, on dit volontiers en français que «c’est du chinois». Pour exprimer la même idée, un Anglais parle du grec, un Finlandais de l’hébreu, un Italien de l’arabe et un Turc… du français. Le chinois, en Europe, n’en est pas moins la langue la plus souvent associée à la complexité. Mais le chinois est-il vraiment si compliqué? Dans deux ouvrages* consacrés à l’enseignement et à la nature du chinois, le sinologue Jean François Billeter soutient qu’«on ne conçoit de système plus simple et plus cohérent». Songez un peu: le chinois ne connaît pas de conjugaison, le genre ou le nombre n’entraînent aucun accord de la phrase, un même mot peut être un verbe, un nom, un adjectif. Alors quel est le problème?

«On m’a souvent demandé si le chinois est une langue difficile, écrit Jean François Billeter. J’ai toujours répondu que c’est une langue d’une simplicité merveilleuse, mais qui présente trois difficultés: 1. cette simplicité même lorsqu’elle est mal comprise; 2. la prononciation, en particulier à cause des tons; 3. l’écriture, qui exige un effort sans commune mesure avec nos écritures phonétiques.» La prononciation et l’écriture du chinois resteront un obstacle pour l’apprenant. La simplicité du chinois, ou pour le dire autrement sa logique, est par contre accessible pour autant qu’on fasse l’effort d’oublier notre grammaire.

Les cinq «gestes» du chinois

Une langue sans grammaire? Les règles du chinois sont si simples qu’elles restent implicites pour les Chinois. Ils n’ont jamais ressenti la nécessité d’expliciter la grammaire de leur langue. S’ils l’ont fait, c’est au contact des Européens. La Chine adopte alors une grammaire latine, puis anglaise, pour les besoins de l’enseignement aux étrangers. «Il en est résulté une cote mal taillée», écrit Jean François Billeter, qui agit comme une «camisole de force». Une grammaire qui fait barrage au «fonctionnement véritable de la langue».

Cette langue, par son économie et sa souplesse, est «comme faite pour la poésie»

Pour accéder à cette simplicité, le sinologue et son épouse Cui Wen avaient élaboré, il y a trente ans de cela, leur propre méthode fondée sur quelques principes. Ils sont au nombre de cinq. Jean François Billeter parle de «gestes». «On ne comprend la phrase chinoise qu’à partir du moment où l’on admet qu’elle n’a pas de sujet grammatical, mais des thèmes, et que ces thèmes sont liés au propos par une dramaturgie qui est, par nature, un geste.» Ces gestes s’assimilent d’abord par l’acte de dire les choses, et non par une analyse grammaticale. Avec le chinois, écrit-il, «le point crucial est la position des mots, l’essentiel réside dans la relation de proximité immédiate».

«Comme faite pour la poésie»

Les anciens élèves, les amoureux du chinois et les curieux du langage feront leur bonheur de cette double lecture. La langue étant le véhicule mais aussi un déterminant de la pensée, ces gestes peuvent aussi nous interpeller alors que le chinois est en passe de devenir la langue de la nouvelle puissance dominante. Jean François Billeter a indiqué dans de précédents ouvrages en quoi l’idéologie du pouvoir chinois représentait une menace pour les valeurs démocratiques. Il se garde de faire un lien entre la structure d’une langue et ses éventuelles implications politiques. Il note toutefois que l’écriture chinoise est «une condition essentielle de l’unité de l’Etat chinois et de sa durée». Cette écriture est intimement liée à l’idée d’empire unifié.

«L’Empire n’a pas engendré de nations ni de langues nationales, ni par conséquent de traditions littéraires ou intellectuelles véritablement distinctes, la Chine n’a pas connu les fécondations réciproques qui ont si considérablement enrichi l’Europe au fil des siècles», souligne Jean François Billeter. Peu avant sa mort, Lee Kuan Yew rédigeait un essai sur les ambitions hégémoniques de la Chine, pays qui viserait sans conteste à supplanter les Etats-Unis. L’inventeur du modèle de Singapour concluait qu’elle était vouée à l’échec en raison de sa langue: du simple fait de la difficulté de son apprentissage, le chinois ne pourrait jamais remplacer l’anglais. Il ajoutait que la culture associée au chinois limitait l’échange libre et le débat d’idées. On rajoutera, avec Jean-François Billeter, que cette même langue, par son économie et son extraordinaire souplesse, est «comme faite pour la poésie». A méditer.

* Les Gestes du chinois et L’Art d’enseigner le chinois, Jean François Billeter, Editions Allia, 2021

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