Opinion 

Six observations sur le deal de rue à Lausanne

OPINION. Lutter contre le deal de rue? Frank Zobel, d’Addiction suisse et Pierre Esseiva, professeur à l’UNIL, soulignent six points pour évaluer la situation actuelle sur la base de leur recherche sur le marché des stupéfiants qui sera prochainement publiée

** Frank Zobel est vice-directeur d’Addiction suisse et membre de la Commission fédérale pour les questions liées à l’addiction (CFLA), Pierre Esseiva est professeur à l’Ecole des sciences criminelles (ESC) de l’UNIL


La vente de drogue dans les rues de Lausanne fait actuellement l’objet de débats vifs et émotionnels. Si on comprend le ras-le-bol des habitants confrontés à des vendeurs parfois très entreprenants, on doit aussi regretter l’emploi de raccourcis et d’exagérations pour décrire la situation.

Venant des domaines de la santé publique et de la sécurité, nous souhaitons apporter certains éclairages à propos de la situation actuelle. Les six points ci-dessous s’appuient notamment sur les résultats d’une étude du marché des stupéfiants dans le canton de Vaud (MARSTUP), cofinancée par le Fonds vaudois pour la prévention et la lutte contre les addictions, et dont le deuxième volet sera publié le 12 juillet prochain. 

Une cocaïne plus pure

Depuis quelques années, on observe une nette augmentation de la pureté de la cocaïne vendue en Suisse. Sa production en Amérique du Sud est d’ailleurs quantitativement et qualitativement en hausse, et les saisies faites en Europe montrent que les volumes à destination de notre continent augmentent. On fait aussi l’hypothèse de l’existence de stocks importants dans les pays d’arrivée en Europe (Espagne, Portugal, Pays-Bas, Belgique, Italie, etc.) d’où la substance est ensuite redistribuée notamment vers la Suisse. Il n’y a donc pas de pénurie de cocaïne en vue, même si d’importantes saisies sont régulièrement réalisées.

Les acheteurs et leur prise de risque

La cocaïne est une drogue de notre temps. Elle est achetée par environ 1 à 2% des adultes issus de différents milieux sociaux et consommée dans le cadre des loisirs, du travail, de la vie sociale ou de la sexualité. La pureté de la cocaïne achetée est très variable et elle est très souvent coupée avec des substances potentiellement dangereuses, comme le lévamisole et la phénacétine. L’usage de cette substance constitue ainsi une sorte de loterie. La consommation de cocaïne est aussi dangereuse en soi, notamment sur le plan cardio-vasculaire et, contrairement à certaines croyances, son usage se marie mal à celui de l’alcool. Elle peut également engendrer une dépendance, synonyme notamment de dépenses abyssales.

Des réseaux ouest-africains

L’une des particularités de ces réseaux est qu’ils sont impliqués, aux côtés d’autres trafiquants, dans le commerce de cocaïne depuis les pays de production en Amérique du Sud jusqu’aux rues de nos villes. Ces réseaux n’ont cependant pas de structure pyramidale mais se concrétisent avant tout par des projets de durée limitée et des initiatives individuelles. Ils s’alimentent aussi de la misère dans les pays d’Afrique de l’Ouest et de la «débrouille» qui y est apprise. Des trafics pouvant atteindre des dizaines de kilogrammes sont démantelés chaque jour en Europe, mais cela n’affecte pas le système dans son ensemble. Le «maillon faible» permettant de porter un coup fatal à ce type de réseaux reste une chimère même si des milliards de francs sont dépensés chaque année à travers la planète pour les combattre.

Les récits de dealers machiavéliques – qui ajoutent à dessein des produits mortels et/ou qui ciblent les mineurs pour en faire leur clientèle – sont souvent des exagérations et aussi parfois de purs mensonges.

Du deal de rue et du rôle de la police

Bex, Yverdon, Lausanne. Les villes vaudoises dépassées par le deal de rue se suivent et se ressemblent. La faute à la police, à la justice, aux décideurs? Peut-être. D’autres villes ou cantons semblent parfois mieux gérer cette question, mais sans que l’on en soit vraiment sûr puisque personne n’étudie cette question avec sérieux. Il faut aussi se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps (2012) des articles de presse faisaient écho aux démissions dans les rangs de la police lausannoise parce que certains agents se plaignaient de tâches liées notamment au trafic de stupéfiants. Il y a aussi un «effet ballon» qui caractérise le trafic de stupéfiants: si on augmente la pression sur le deal à Lausanne, les effets risquent de se faire ressentir à Nyon ou à Vevey, ou dans les quartiers moins favorisés entourant la capitale vaudoise.

Des mineurs ciblés par les dealers?

De telles pratiques sont évidemment inadmissibles et, si elles sont observées, doivent donner lieu à des réponses sans ambiguïtés (nos lois contiennent des dispositions spécifiques pour cela). Mais, les récits de dealers machiavéliques – qui ajoutent à dessein des produits mortels et/ou qui ciblent les mineurs pour en faire leur clientèle – sont souvent des exagérations et aussi parfois de purs mensonges. Il faut donc rester vigilants et bien vérifier les faits rapportés, surtout quand le débat devient très émotionnel.

La solution?

Vu la pression et les insatisfactions face au deal de rue, la police va reprendre le contrôle de certains quartiers à court terme. Elle peut concentrer ou étendre ses moyens sur ce sujet et le faire pendant un temps donné. Cela ne sera toutefois pas une solution durable au problème. Il faudrait saisir l’occasion pour relancer un dialogue ouvert autour de cette question et envisager un ensemble de mesures qui concernent tant l’offre que la demande de drogues. Il existe une panoplie d’actions à tester qui peuvent permettre de ramener la problématique du deal à un niveau acceptable. Vouloir le faire disparaître est une illusion. L’encadrer, c’est possible.

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