En novembre, on décriait à juste titre une Amérique incapable de se doter d’un·e jeune président·e. Elle venait d’élire à la Maison-Blanche un démocrate presque octogénaire qui occupait la scène politique américaine depuis plus de quarante ans. Or Joe Biden surprend tout le monde, avant même ses cent premiers jours. Le plan d’investissement dans les infrastructures et l’emploi de plus de 2000 milliards de dollars qu’il vient de présenter est historique. Ajouté au plan de relance covid de 1900 milliards, il constitue une révolution.

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Libéré des contingences qui contraignent souvent les présidents, Joe Biden n’a rien à perdre. Il n’est même pas sûr de convoiter un second mandat. Avant l’échéance souvent couperet des élections de mi-mandat de novembre 2022, il saisit une chance historique de transformer son pays, plongé dans une crise démocratique et sociale.

Le plan d’investissement proposé vise à remettre à niveau des infrastructures en piteux état qui rongent déjà la prospérité de l’Amérique. Il a aussi le potentiel de projeter les Etats-Unis dans un avenir où la technologie et les énergies renouvelables seront les moteurs d’une économie dynamique, durable et pourvoyeuse d’emplois à long terme. L’enjeu, pour Washington, est aussi géopolitique. En retard sur la Chine dans plusieurs secteurs, l’Amérique, angoissée par la perspective de voir l'Empire du Milieu lui ravir le rang de première puissance mondiale, doit se réinventer.

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La rupture est telle qu’on est déjà tenté de comparer Biden à d’autres démocrates, Franklin Delano Roosevelt (FDR) et son New Deal ainsi que Lyndon Baines Johnson (LBJ) et son projet de Grande Société. Une rupture majeure avec la révolution conservatrice de Ronald Reagan qui, à force de diaboliser l’Etat, a sapé le contrat social américain par une explosion dangereuse des inégalités. Le trumpisme en fut l’une des conséquences. Le plan Biden est une réhabilitation complète du pouvoir de l’Etat fédéral comme acteur majeur de la relance économique, sociale et technologique.

Socialement, le plan Biden, en phase avec une opinion publique désécurisée, n’a rien à envier au programme de lutte contre la pauvreté de LBJ. Le pari est historique bien que très risqué, car la bataille pour obtenir l’aval du Congrès sera homérique face à un Parti républicain qui a perdu de vue depuis longtemps l’intérêt public. Joe Biden n’a pas le soutien que FDR et LBJ avaient au Capitole. Certains économistes craignent une surchauffe et un retour de l’inflation. Mais «Sleepy Joe» ira de l’avant, quoi qu’il en coûte, réanimant l’audace et la capacité de rebond auxquelles on a souvent associé les Etats-Unis.