Edward Snowden n’a peut-être pas eu le Prix Nobel de la paix (il faisait partie des favoris), mais il ne cesse d’occuper le haut de l’actualité depuis ses révélations, en juin 2013, sur l’espionnage mondial orchestré par les Etats-Unis. Cette fois-ci, ce n’est pas en chantre de la vie privée que l’ex-informaticien de la NSA fait parler de lui. Mais en star de cinéma.

L’Américain de 31 ans exilé à Moscou depuis plus d’un an est en effet le héros d’un documentaire inédit de la réalisatrice Laura Poitras – soit l’une des contributrices (avec les journalistes Glenn Greenwald et Jeremy Scahill) à la diffusion des révélations sur les écoutes menées par Washington.

Baptisé «Citizenfour» (du nom de code utilisé initialement par Snowden, Poitras, Greenwald et Scahill pour évoquer les documents dérobés), le documentaire a été présenté vendredi 10 octobre en avant-première mondiale au New York Film Festival devant un parterre de journalistes avides de nouvelles révélations. Et il y en a… quelques-unes. A commencer par le documentaire lui-même, relève Paris Match, qui «lève un coin du voile sur ce personnage hors du commun. Car il révèle l’homme derrière le «lanceur d’alertes».

Le film a pour décor la chambre de l’ex-informaticien de la NSA, au dixième étage de l’hôtel Mira de Hongkong. C’est le lieu choisi par Edward Snowden pour ses premières rencontres avec les journalistes. Nous sommes quelques jours avant le séisme planétaire provoqué par ses révélations. Face caméra, Edward Snowden épelle son nom complet: Edward Joseph Snowden, mais «tout le monde m’appelle Ed». Il est assis sur son lit, pieds nus, les jambes en tailleur, vêtu d’un jean bleu marine et d’un t-shirt blanc. Calmement, il livre aux journalistes ses secrets d’Etat stockés sur le PC posé sur les draps.

La scène est «surréaliste», ajoute Paris Match. «Et drôle parfois, notamment quand il se recouvre la tête et son ordinateur d’un grand morceau de tissu rouge pour que personne ne puisse voir ses codes d’accès. Ses interlocuteurs n’en croient pas leurs yeux, et on entend Snowden se marrer sous la couverture.» Pour la première fois, le public assiste en direct à la naissance d’un scoop mondial. «Rien n’échappe à la caméra […], on se croirait dans un loft story d’espionnage», selon le magazine français.

Face à la caméra de Laura Poitras, Edward Snowden apparaît juvénile et reposé. Il est courtois et précis dans ses propos. «Il était très concentré, et déterminé», se rappelle la réalisatrice dans les colonnes du New Yorker . Laura Poitras prend bien garde de ne pas apparaître à l’écran. La réalisatrice intervient uniquement en voix off pour lire la première lettre qu’Edward Snowden lui a en envoyée.

Elle filme discrètement pour conférer à son sujet le plus d’humanité possible. C’est d’ailleurs tout le défi du documentaire: humaniser à tout prix l’homme par qui le scandale des écoutes de la NSA est arrivé. Un exercice de distanciation périlleux, relève le New Yorker puisque Poitras joue malgré elle un personnage mystérieux dans cette narration en tant que contributrice aux révélations.

Dans tous ses films, «Laura Poitras recherche la vérité humaine», constate le magazine américain. «Citizenfour» n’y fait pas exception. «Même lorsque le rythme du film ralentit jusqu’au bord de l’ennui», le documentaire est «fascinant, parce qu’il rend compte du déroulement d’une rencontre privée d’importance politique».

Ainsi, le public surprend Snowden en train de jurer «Goddamned!» quand il constate avoir mis trop de gel sur ses cheveux. Autre moment d’humanité: lorsque le whistleblower apprend que sa fiancée Lindsay Mills (avec qui il vivait à Hawaï avant de choisir l’exil à Hongkong, puis à Moscou) est harcelée par les autorités américaines. Emu, Snowden se frotte les yeux. Un instant, on croit voir les larmes couler.

Si les grandes lignes de l’histoire des révélations sont connues, elles n’enlèvent rien à l’intérêt du documentaire. Comme l’écrit le Guardian , «Citizenfour» est «au fond la chronologie du scandale vue par Laura Poitras.» Telle une «virtuose», la réalisatrice restitue en 114 minutes «l’énergie et la nervosité qui entourent les révélations». A travers Snowden, l’Américaine exilée à Berlin depuis 2012 «rend compte publiquement et en détail d’une ère nouvelle qui s’est ouverte après le 11-Septembre»; celle de la surveillance généralisée et de ceux qui la combattent. «Un triomphe de journalisme et pour le journalisme», ajoute le quotidien britannique qui a publié les premières enquêtes de Glenn Greenwald et Laura Poitras.

Les premiers entretiens directs filmés de «Citizenfour» font place à des enregistrements audio. Notamment lorsque Snowden estime qu’il est trop risqué de filmer certains échanges. D’autres seront tout simplement cryptés pour ne pas mettre en danger Glenn Greenwald et Laura Poitras. «La perte de contact visuel laisse un trou dans le film», regrette The Guardian. «Mais c’est aussi une manière d’illustrer la perte de la vie privée de tous les citoyens.»

Pour le Huffington Post , le documentaire «laisse beaucoup de questions sans réponse: le rôle de WikiLeaks dans les révélations de Snowden – même si Julian Assange apparaît brièvement à l’écran –, mais aussi les circonstances qui ont amené le whistleblower à obtenir l’asile en Russie.» Malgré tout, «Citizenfour» offre au public un espace de réflexion sur la façon dont nous vivons librement dans un filet invisible (Internet)».

Depuis l’éclatement du scandale en juin 2013, «beaucoup se sont» aussi «demandé comment Snowden a pu sacrifier une vie si douce à Hawaï avec sa petite amie pour devenir du jour au lendemain un paria promis à la prison dans son propre pays. Cette question a été posée par de nombreux détracteurs pour mettre en question la pureté de ses intentions», relève RFI.

Dans «Citizenfour», l’ex-informaticien de la NSA jure ne pas avoir le goût du sacrifice. «Et on comprend mieux cette remarque quand on apprend, à la fin du film, que Lindsay l’a rejoint à Moscou en juillet 2014. C’est l’autre révélation du documentaire. Elle montre que l’ancien «geek» de la NSA a aussi un cœur et, surtout, qu’il n’est pas si fou, ou machiavélique, que certains voudraient le faire croire, conclut RFI. Ce qui représente un «happy end» pour ce couple un moment séparé et qui peut désormais envoyer au monde ses bons baisers de Moscou.»

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