Ma semaine suisse

La société des victimes

OPINION. La mise en scène de la souffrance est en passe de déboucher sur un nouveau statut social, celui de victime, écrit notre chroniqueur Yves Petignat à la suite du dépôt d’une motion déposée par la conseillère nationale Ada Marra

Bienvenue aux nouvelles victimes. Dans la longue liste des victimes, celles du terrorisme, des agressions sexuelles, du sexisme, des violences conjugales, du néolibéralisme, des internements forcés, des bavures policières, du harcèlement scolaire ou du climat, il ne manquait plus qu’eux: les élus politiques, parlementaires fédéraux ou cantonaux. Leur statut est en passe d’être reconnu. Une motion déposée par la conseillère nationale Ada Marra propose de créer un service qui aurait pour mission de soutenir les parlementaires dans leurs plaintes contre les auteurs anonymes d’injures et de menaces sur les réseaux sociaux. Plus de 60% des élus se sentiraient ainsi menacés, injuriés. Et pour eux, si démunis, il ne serait «pas facile d’affronter la violence des propos ou de savoir comment s’y prendre pour les dénoncer». A défaut d’arracher des larmes à leurs électeurs, ils placent leurs espoirs dans un gendarme fédéral.

Motion du Conseil national

A l’autre bout de la liste, on retrouve depuis cette semaine le président du Grand Conseil vaudois, Yves Ravenel, condamné pour menaces envers sa conjointe certes, mais depuis lors «victime d’un lynchage politique», selon le président du groupe UDC, Philippe Jobin. Tout l’art de transformer les auteurs en victimes. Mais ne nous arrêtons pas là. Le Temps nous apprenait en décembre que les alpinistes eux-mêmes seraient «victimes du jugement d’une société de plus en plus urbaine», alors que les véganes et les végétaliens allaient, eux, être victimes d’ostracisme durant le réveillon de Noël. Auquel de ces groupes accorder en priorité notre compassion, forcément limitée? Car il ne s’agit pas de nier la réalité des souffrances physiques ou psychiques, de minimiser l’épuisement psychologique ou de hiérarchiser les blessures et les douleurs. Il est juste que les victimes obtiennent non seulement une reconnaissance collective, des réparations mais aussi une considération particulière. Puisque les sociétés démocratiques, impuissantes à garantir les valeurs qu’elles défendent, sont forcément une source d’insatisfaction et de récriminations. Dès lors, la mise en scène de la souffrance est en passe de déboucher sur un nouveau statut social, celui de victime. Doit-on pour autant aller jusqu’à une identité particulière? C’est ce que demande la motion du Conseil national, puisque, de toute évidence, les parlementaires fédéraux seraient les seuls à être visés par le cyberharcèlement et les menaces sur les réseaux sociaux.