Il faut lire l’entier du discours de Bulent Arinc, dont The Independant par exemple donne de larges extraits, tirés de the Hürriyet Daily News: «La chasteté est essentielle... L’homme ne doit pas regarder ailleurs et s’occuper de son foyer... Une femme doit conserver sa droiture morale, elle doit savoir ce qui est décent et ce qui ne l’est pas... Elle ne doit pas rire fort en public (...) Où sont nos filles qui rougissent, baissent la tête et détournent le regard quand on les regarde?». Bulent Arinc critique aussi les filles qui bavardent trop avec leurs smartphones, les femmes qui s’échangent des recettes de cuisine par téléphone et plus globalement, la société de consommation - les voitures, la vitesse...

On passera sur le fait que pour ce cofondateur de l’AKP, au pouvoir depuis douze ans, rire fort pour une femme est de la même gravité que tromper son épouse pour un homme. Bien sûr, les propos de Bulent Arinc, qui est aussi le porte-parole du gouvernement, ont déclenché une tempête sur les réseaux sociaux, avec la publication de centaines de photos de jeunes femmes riant à gorge déployée - sur Flickr, ou sur Twitter. Pour de très nombreux twittos, l’ingérence de plus en plus manifeste du gouvernement AKP dans leur vie privée est insupportable. Une des premières à poster une photo d’elle-mêmen train de rire fut une célèbre éditorialiste politique (presque un million d’abonnés!), Ece Temelkuran: «C’est très provocateur et conservateur», a-t-elle commenté, suscitant une vague de photos pleines de gorges déployées et de bouches ouvertes pour dévorer la vie.

Pour accompagner le mouvement, les hashtags #kahkaha (rire) et #direnkahkaha (résister et rire): la BBC a décompté 300 000 mesages en trois jours!

Même la commissaire européenne Nelly Kroos en visite en Turquie ces jours a annoncé qu’elle aussi rirait beaucoup ces prochains temps.

Il y a aussi ceux qui ironisent - de quoi riraient-elles, les Turques, elles n’ont pas beaucoup de raisons de le faire... Ceux qui relèvent que l’AKP devrait s’en prendre à lui même de la décadence de la société puisqu’ il est au pouvoir depuis douze ans... Un présentateur vedette de télévision a aussi twitté que si les femmes ne peuvent pas rire en public, alors les hommes ne peuvent pas pleurer non plus - allusion à peine voilée à la tendance larmoyante de Bulent Arinc, facilement ému par les discours de son chef Erdogan...

Cette petite phrase du ministre a aussi eu des répercussions politiques, à dix jours de l’élection présidentielle des 10 et 24 août, qui sera pour la première fois organisée au suffrage universel. En effet, le candidat de l’opposition Ekmeleddin Ihsanoglu a aussitôt rebondi sur l’incident, note l’AFP reprise par Libération: «Nous avons vraiment besoin d’entendre le rire gai des femmes», a écrit le principal rival de Recep Erdogan, sur Twitter»... Et ce message avait déjà été retweeté plus de 7000 fois en 48 heures.

Depuis, le ministre a expliqué que ses propos avaient été sortis de leur contexte. Et s’est mis à critiquer les femmes qui partent en vacances sans leur mari. Et le poledancing - cette danse à la barre verticale qui peut vite devenir très suggestive.

A neuf jours de l’élection présidentielle, la tension monte.

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