Opinion

Soft power numérique et force de frappe technologique

OPINION Les Etats-Unis, imités par la Chine, ont pris le leadership du contrôle numérique mondial. Ces deux pays forment un duopole en passe de créer un nouvel ordre mondial. Il est urgent de définir le cadre d’une nouvelle coopération numérique internationale, écrit Solange Ghernaouti, directrice du Swiss Cybersecurity Advisory & Research Group

Avec le soutien du gouvernement du pays dont ils sont les ressortissants, les géants du numérique, qu’ils soient chinois ou américains, déploient leur toile planétaire dans un contexte de globalisation et de néolibéralisme où s’exprime la brutalité des rapports économiques internationaux.

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Les Etats-Unis d’Amérique imposent leur vision et leur suprématie technologique à travers leur domination de l’internet et du numérique. Le paradigme de l’internet «made in USA» semble incontournable, qu’il s’agisse de service, de stockage, de données massives, de géolocalisation, etc. La Chine s’est également approprié l’internet, mais avec ses propres règles et en tirant parti de l’expérience américaine. Elle investit la planète numérique en particulier par le biais des équipements d’informatique et de télécommunication (ordinateurs, téléphones, routeurs, infrastructure de réseau, 5G, intelligence artificielle…) et de l’e-commerce. Les «nouvelles routes de la soie» se déploient dans le monde physique et dans le cybermonde avec, comme le prouve l’exportation des produits informatiques manufacturés en Chine, de nouvelles pratiques de transactions commerciales, de paiement en ligne ou de contrôle de la population. L’Europe, qui n’est pas dans une situation d’autosuffisance numérique, est dépendante du duopole américano-chinois. Elle s’est laissée déposséder de ses données, ce qui permet aux acteurs qui les maîtrisent d’avoir une avance considérable dans le domaine de l’intelligence artificielle.

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Le RGPD n’est d’aucune aide

Partout dans le monde, sous le couvert notamment du divertissement, de la facilité, d’une consommation numérique faussement gratuite et d’outils de socialisation, les fournisseurs de service ont su capter des données et cultiver la docilité de leurs utilisateurs. La technologie américaine s’est imposée dans toutes les sphères et secteurs d’activité publics et privés, constituant un levier de puissance considérable, levier largement soutenu et renforcé par le gouvernement, le droit et la diplomatie nord-américaine. Pour ne citer qu’un exemple, la loi Cloud Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act), votée en 2018, permet aux forces de l’ordre et agences de renseignement fédérales des Etats-Unis d’obtenir les données des personnes non américaines détenues dans les serveurs d’entreprises américaines (Amazon, Google, Facebook, Apple, Microsoft…) sans avoir à avertir les utilisateurs. Le pouvoir s’est octroyé la légitimité de récupérer les données dans les serveurs des géants américains du Net, même si les centres de données sont localisés en Europe ou ailleurs dans le monde. Cela sans commission rogatoire internationale, même si l’accès à ces informations peut porter atteinte à la sécurité économique, à la compétitivité des entreprises, aux intérêts ou à la sécurité nationale des pays. N’ayant pas de procédure légale d’entraide judiciaire, les Etats ne peuvent s’opposer à ce pillage de données ni refuser de les livrer. Le RGPD, règlement général de protection des données européen, entré en vigueur en mai 2018, n’est d’aucune aide.

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L’adoption massive du numérique instaure un nouvel ordre du monde basé sur l’administration algorithmique des mœurs, des vies privées et professionnelles, de la gouvernance économique et politique, sans violence apparente mais où règne la tyrannie de la transparence, de la surveillance informatisée et de l’évaluation permanente.

La cybernétique prend le contrôle

Sous le couvert de la rationalisation et de la performance économiques, des acteurs ont su soumettre des pans entiers de l’économie. Ils ont aussi convaincu les directions d’entreprise d’externaliser tout ou partie de leur infrastructure informatique (cloud computing) et parfois même leur cybersécurité. Les acteurs hégémoniques du Net ont systématiquement annihilé toute possibilité de penser et de développer des solutions alternatives. L’affaiblissement de leurs concurrents par le droit (procès, brevets, recrutements hostiles, règles de partenariat…), le rachat et l’innovation leur permettent d’augmenter leur empire et leur emprise.

La force de frappe technologique, dont fait partie l’intelligence artificielle, n’est maîtrisée que par un petit nombre d’Etats et par de grands acteurs privés

Les pratiques et la culture du numérique sont des instruments du soft power à l’origine américaine qu’ont su s’approprier les Chinois, seuls en mesure de concurrencer l’approche américaine, comme en témoigne la bataille autour de la 5G que se livrent les Etats-Unis et la Chine. Les données et leurs traitements mathématique et statistique modifient notre manière d’être au monde, de voir le monde, d’être en relation, de penser, de vivre, de faire l’amour et la guerre, de rêver ou d’inventer. Ainsi, la cybernétique, dont l’étymologie renvoie à l’art de gouverner, s’impose et prend le commandement de toute chose, de toute vie. Chaque action médiée par la technologie instaure une distance entre le monde concret et l’humain, qui est réifié en système.

La distance géographique et émotionnelle délivre l’humain de faire la guerre et de connaître l’horreur des champs de bataille. L’art de faire la guerre se transforme en une administration algorithmique de la guerre dont le mode d’emploi est déterminé par l’intelligence artificielle. Des cyberattaques sur des systèmes d’information d’infrastructures vitales (hôpitaux ou centrales nucléaires par exemple) peuvent engendrer la perte de vies humaines. Un cybercombattant caché derrière un écran peut tuer comme s’il participait à un jeu vidéo. L’attribution de l’origine des cyberattaques, ou des campagnes de désinformation, l’identification de leurs auteurs est difficile. Le cyberespace offre une couche d’isolation protectrice aux belligérants.

Pour une coopération numérique internationale

Les pouvoirs politique, militaire et économique des Etats sont liés à leur capacité à contrôler les technologies de l’information. Gagner et préserver des parts de marché passe par l’espionnage, la surveillance, l’intelligence économique, la cybersécurité, des usages abusifs du numérique et des cyberattaques.

La force de frappe technologique, dont fait partie l’intelligence artificielle, n’est maîtrisée que par un petit nombre d’Etats et par de grands acteurs privés. Cela soulève des questions complexes relevant du désarmement, des rôles et responsabilité des acteurs, de la maîtrise du code informatique offensif et défensif, de la résilience des infrastructures ou du développement durable du numérique (écologie, élimination et recyclage des déchets informatiques, consommation énergétique, réchauffement climatique, gaz à effet de serre).

Nous devons faire face à de nouveaux défis géopolitiques, écologiques, sociaux, culturels et économiques sans précédent. Ils interrogent notre capacité à penser la paix et notre volonté à transformer les innovations technologiques en progrès. Se mobiliser autour d’une coopération numérique internationale cohérente et loyale pour la préservation du vivant, et défendre le multilatéralisme est aujourd’hui plus que jamais, me semble-t-il, une nécessité.


Solange Ghernaouti a publié «Cyber Power, Crime, Conflict and Security in Cyberspace», EPFL Press 2013, traduction chinoise 2017 (Presses universitaires de Pékin).

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