Ma semaine suisse

Le jour où UBS annonçait la suppression de 10 000 emplois dont 2500 en Suisse, un colloque initié par l’historien Olivier Meuwly mettait en discussion l’avenir du partenariat social, exactement 75 ans après les accords historiques dans l’horlogerie (15 mai 1937) et dans la métallurgie (19 juillet 1937) qui scellèrent la paix du travail dans ces deux branches.

Ce fut un colloque très helvétique. Paritaire, équilibré, dépassionné. Pas d’affrontement verbal le couteau entre les dents, pas de provocation lapidaire, pas d’esbroufe. Mais un échange à fleurets mouchetés, mené avec sérieux et professionnalisme.

On se connaît. On a appris à se respecter à des conditions mutuellement acceptées. On admet ensemble que la force des faits doit primer sur l’idéologie. Chacun se rallie au constat que la bonne foi est le carburant nécessaire au dialogue; sans elle la confiance s’effrite ou s’évanouit.

La fine fleur des leaders patronaux et syndicaux latins réunis à Tolochenaz a ainsi jugé globalement positifs les résultats du partenariat social. Orateur invité, spécialiste du marché du travail, le professeur à l’Université de Genève Yves Flückiger a à peine troublé les esprits avec son étude qui apporte pourtant des résultats inattendus et paradoxaux. Un employé couvert par une CCT d’entreprise ou d’association obtient un salaire de 2,4% inférieur à celui d’une personne soumise à un contrat de droit privé, sans prendre en compte les prestations extra-salariales qui peuvent être importantes (congé, vacances, durée du travail, prestations sociales, prévoyance professionnelle). Ce désavantage est plus marqué parmi les femmes (-4,0%) que pour la population masculine (-1,9%). L’auteur lui-même met des cautèles à ces résultats obtenus en disséquant une gigantesque base statistique totalisant 1,9 million de données individuelles de revenus. Des pistes explicatives existent, elles méritent d’être testées. En attendant, cette étude dément l’idée parfois propagée que les CCT conduisent à des salaires surfaits.

Si la négociation de CCT reste le signe le plus tangible de la paix du travail, cette paix contractuelle suppose une paix institutionnelle, climatique, celle qui fonde une collaboration durable des organisations de patrons et d’employés. L’une et l’autre se complètent et se renforcent. Elles forgent ensemble l’option de l’effort commun dans la durée. Or l’aptitude au dialogue ne va pas de soi. Elle n’est pas un don du ciel. Elle doit être soignée, cajolée, dans un environnement miné. Il est sain que la lutte pour les conditions de travail soit âpre. L’enjeu est de savoir quelles en sont les limites. A quelles conditions le dialogue n’est-il plus jouable?

Le flirt syndical avec la grève comme ultima ratio brusque le patron et le conforte dans son aversion à s’engager dans une négociation qui lui fait peur. Mais les orateurs syndicaux mettent dans l’embarras le camp patronal en l’interpellant à juste titre sur sa capacité à créer un rassemblement des employeurs. Si les taux de syndicalisation sont parfois bas, ce qui mine la légitimité du syndicat, il arrive qu’il n’existe tout simplement pas d’interlocuteur patronal. La tertiarisation a changé la donne et crée ce vide. Avec l’émergence de nouveaux métiers, la tradition associative s’effiloche, le corporatisme se perd. Il ne faut alors pas se lamenter si les syndicats cherchent une autre voie, celle de la loi, donc de la politique, qui rebute tant le patronat car elle ne respecte pas la diversité des situations et la fragmentation des intérêts économiques.

Décliné à l’envi à Tolochenaz, le reproche simpliste fait par les organisations patronales aux syndicats de politiser le débat social ne convainc pas vraiment. Il feint d’ignorer que le patronat fait lui aussi de la politique, même si son engagement est sans doute moins partisan que celui des syndicats. Et que la démocratie directe a toujours eu cette fonction d’offrir à tous les acteurs des moyens d’exercer une influence indirecte. Les initiatives populaires pour un salaire minimum n’ont-elles pas contribué à la prise de conscience de la responsabilité sociale patronale dans des domaines longtemps non conventionnés – le nettoyage par exemple, où des CCT ont pu être signées, ce dont les deux partenaires se réjouissent aujourd’hui?

L’aptitude au dialogue ne va pas de soi.Elle n’est pas un dondu ciel. Elle doitêtre cajolée

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