Opinion

Soixante ans plus tard, les mots d’Iris von Roten résonnent encore

OPINION. En 1958, Iris von Roten publiait «Frauen im Laufgitter». Une critique sociale du patriarcat qui garde sa pertinence, écrit Odile Ammann, chercheuse à l’Université de Zurich

Il y a soixante ans, en 1958, la juriste, journaliste et écrivaine suisse Iris von Roten publiait Frauen im Laufgitter («Femmes dans le parc à bébé»). Le livre fit date dans l’histoire du féminisme suisse. Les thèses de son auteure, radicales à l’époque, furent vivement critiquées. Même l’Alliance de sociétés féminines suisses s’en distança, jugeant que l’ouvrage s’opposait «de manière crasse aux buts éthiques de l’organisation».

La double biographie du couple mythique formé par Iris et Peter von Roten, Verliebte Feinde (2007), rédigée par l’historien Wilfried Meichtry et adaptée au cinéma par Werner Schweizer, a été traduite en français par Delphine Hagenbuch et Johan Rochel sous le titre Amours ennemies (2014). Le livre d’Iris von Roten, en revanche, qui comporte près de 600 pages et dont le style est parfois alambiqué, n’a pas encore franchi la frontière des langues. Quel message renferme-t-il et quelle pertinence a-t-il aujourd’hui? Le suffrage féminin, introduit en 1971, l’a-t-il rendu obsolète?

L’auteure s’intéresse d’abord à la situation professionnelle des femmes. A l’époque, seule une femme sur huit – la plupart du temps célibataire – exerce un métier. Les femmes sont exclues de nombreuses professions (notamment juridiques) et sont absentes des échelons supérieurs de l’administration publique. Elles se voient confier des tâches de moindre intérêt, gagnent moins que les hommes, et sont même tenues au célibat dans certains métiers. Iris von Roten plaide pour l’introduction d’un congé maternité tout en pointant du doigt les coûts engendrés par les absences liées au service militaire obligatoire. Cette proposition n’a été entendue que près de cinquante ans plus tard, en 2005, après quatre votations populaires infructueuses.

Amour et instinct féminin

Ensuite, Iris von Roten se penche sur les rapports amoureux. Soulignant que le risque de grossesse empêche les femmes d’adopter le même détachement émotionnel que leurs partenaires masculins, elle rejette l’affirmation selon laquelle l’épanouissement féminin passerait par le fait d’avoir des enfants. La femme doit pouvoir librement choisir son partenaire. Considérant que la fidélité due par la femme à son mari se révèle souvent un devoir à sens unique, l’avant-gardiste défend l’amour libre, une thèse hautement scandaleuse à son époque.

Si les femmes ont vu leur situation s’améliorer à travers l’histoire, il leur reste de nombreux droits à acquérir

Le troisième chapitre est dédié à la maternité. L’auteure note que la menstruation, signe de la possibilité de devenir mère, est considérée comme impure, et que les douleurs menstruelles ou liées à l’accouchement sont souvent banalisées. Quant à l’allaitement, vu comme une obligation maternelle, il n’est pas toléré dans l’espace public. Iris von Roten conteste l’idée selon laquelle l’amour maternel découlerait d’un instinct féminin. Elle fait également remarquer que de nombreuses femmes se contentent de leur statut non pas par impulsion maternelle, mais en raison d’obstacles structurels.

Le quatrième thème abordé est le travail domestique, un travail de Sisyphe que certaines femmes privilégiées sont en mesure de déléguer – souvent à d’autres femmes. L’auteure regrette que les horaires des écoles soient incompatibles avec ceux du travail et propose l’introduction de foyers collectifs pour une prise en charge plus efficace des tâches ménagères.

Ton frontal

Le livre se termine par une analyse de la situation politique des femmes. Selon Iris von Roten, docteure en droit, le fait que les femmes soient privées de droits politiques est particulièrement choquant dans une démocratie directe telle que la Suisse. Tandis que les opposants au suffrage féminin insistent sur les différences entre hommes et femmes et renvoient ces dernières aux fourneaux, les femmes rejetant publiquement le suffrage féminin s’empêtrent dans des contradictions, puisqu’elles expriment ainsi un engagement politique qui, selon elles, doit rester l’apanage des hommes. L’auteure démontre que si les femmes ont vu leur situation s’améliorer à travers l’histoire, il leur reste de nombreux droits à acquérir.

«Les thèmes et les questions fondamentales [de Frauen im Laufgitter] n’ont pas changé depuis les années 1950», estime Elisabeth Keller, directrice du secrétariat de la Commission fédérale pour les questions féminines. La lecture du livre confirme la validité de cette appréciation. Même si plusieurs droits – tels que le suffrage féminin, le droit à l’avortement et le droit à l’égalité salariale – ont été codifiés depuis 1958, aujourd’hui, les traces de nombreuses inégalités relevées par Iris von Roten demeurent. Il suffit d’observer le débat actuel autour du congé paternité, qui permettrait un meilleur partage des tâches.

Si le ton du livre est frontal et tend parfois aux généralisations, l’auteure livre une analyse rigoureuse, courageuse et innovante qui mérite d’être redécouverte. N’oublions pas qu’Iris von Roten avait elle-même été confrontée à des déclarations très offensantes. «La vache doit rester dans l’étable et se laisser traire», lui aurait dit un conseiller d’Etat valaisan en 1947.


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