La vie à 30 ans

Soixante-huitarde

OPINION. Notre chroniqueuse se demande si, finalement, elle ne perpétue pas un peu l’héritage du joli mois de mai, même si les vieux qui ont «vécu ça» l’agacent prodigieusement

Ce qui est agaçant, avec les commémorations de 68 et de son joli mois de mai, c’est cette idée que ceux qui l’ont vécu ou regardé sont les derniers révolutionnaires de notre époque, ici, dans cet Occident relativement protégé du fracas du monde. Ils en parlent et reparlent comme s’ils avaient tout renversé, tout changé, de la politique à la culture. Et comme si, depuis, un ramassis de moutons récupérés par «le système» se contente de suivre, d’admettre, soumis et tête baissée, et d’aller au turbin comme des esclaves.

Une terrible condescendance

Il y a ainsi une terrible condescendance chez les soixante-huitards discourant sur leur glorieuse époque. Et ils sont comme les résistants de guerre: de plus en plus nombreux au fur et à mesure des anniversaires, à raconter qu’ils y étaient. Oui, mais souvent chez eux, à écouter à la radio les histoires des quelques centaines de gars qui se prenaient des coups de matraque. Chaque jour qui passe, Les jours meilleurs, la chanson de Maxime Le Forestier, sonne plus vrai: «J’entends grossir les ventres/Et fumer les cigares/Ça fait la différence entre/Ancien adolescent et futur vieillard»:

Mais peut-être que cette façon d’adolescence, justement, est au cœur de Mai 68. Le sociologue Jean-Pierre Le Goff défend cette thèse dans une interview parue dans Le Matin Dimanche: 68 aurait fait passer l’adolescence du stade d’un âge transitoire de la vie à celui de modèle social perdurant, bien au-delà de l’idée d’une classe d’âge. Ce qui aurait changé il y a cinquante ans, c’est le rapport à l’autorité, au monde, au sexe, à la culture, à la politique. Un certain irrespect demeure, comme un style, une valeur, au milieu d’un hédonisme et d’un «je fais comme je veux» pur ado, et qui se résume finalement assez bien dans la génération des bobos.

Un esprit d’impertinence

Mais ça m’a un peu rassurée, finalement. D’abord parce que tant qu’à faire, une adolescence imaginative, parfois un rien turbulente, voilà un héritage qui en vaut plutôt la peine, en termes de révolution. C’est mieux que des châteaux de sable ou des monuments aux morts, non? Et surtout, peut-être qu’en raillant un peu, aujourd’hui, ces anciens de Mai 68 devenus si notables, assis, pérorant parfois, je perpétue à ma façon leur esprit d’impertinence face à l’autorité. Car avoir besoin d’air, d’ironie et de doute devant tout ce qu’on nous présente comme des fatalités, c’est encore une manière de vivre. Soixante-huitarde, moi?


Chronique précédente:

Le Conseil d’Etat vaudois, mieux qu’une fin de couple

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