Du bout du lac

Solde en votre faveur

CHRONIQUE. Il a suffi d’un courrier administratif envoyé à notre chroniqueur pour lui faire entrevoir la trace de ce qui n’a jamais cessé de sommeiller sous les vagues de fiel: une bienveillance immanente, structurelle, multirésistante

Comme tous les jours de l’année ou presque, je m’énervais tranquillement d’un œil sur les réseaux sociaux hier, quand le pli d’une administration genevoise vint interrompre cette rêverie douce-amère. Dans le flot des invectives ordinaires, proférées sur tous les tons, sur toutes les plateformes et sur tous les sujets, ces quelques mots bureaucratiquement susurrés à mon oreille: «L’examen comptable de votre dossier fait apparaître un solde positif en votre faveur.» Ou quelque chose comme ça.

Je ne vous dirai pas de quelle administration il s’agissait, de peur de perdre un peu de votre considération, et ce n’est pas le sujet. Mais tout à coup, au cœur de l’hybris, dans la noirceur de ce siècle omniméchant, alors que tout le monde s’engueule partout, tout le temps, que la moindre discussion sur les arbres, les cochons, l’impôt sur la fortune, les femmes ou l’islam vire au pugilat… changement de paradigme. Sans prévenir, un petit bisou comptable délicatement déposé sur ma joue, une caresse inattendue dans la jungle hostile et horizontale des certitudes assénées comme des uppercuts.

Symbolique

Je vous rassure, le solde en question s’est avéré symbolique. Pas de quoi déboucher le Roederer. Mais il était positif et en ma faveur. Deux caractéristiques devenues suffisamment rares pour trancher avec l’habituel. Et pour me faire chausser d’autres lunettes. Il aura suffi d’un courrier administratif pour me faire entrevoir la trace de ce qui n’a jamais cessé de sommeiller sous les vagues de fiel: la bienveillance.

Attention, je ne parle pas d’un acte isolé de bienveillance fortuite, d’une sorte d’exception dans un monde de brutes. Non. Je parle bien d’une bienveillance immanente, structurelle, multirésistante. D’une bienveillance génétique et indécrottable, qui s’accroche à l’humanité comme une moule à son rocher.

Gentils courriels officiels

Songez-y. Faut-il que la bienveillance ait été érigée en système pour que les types aussi désorganisés que moi reçoivent automatiquement, et sans avoir rien demandé, de gentils courriers officiels les invitant à récupérer quelques sous déboursés par erreur! Des sous que les types en question, tout à leur désinvolture, ignoraient même avoir indûment dépensés.

Egalement disponible: La leçon de bienveillance de Barack Obama

A bien y réfléchir, le phénomène dépasse largement le cadre codifié des usages bureaucratiques. La bienveillance est partout, il suffit de savoir la reconnaître quand elle se manifeste. A la sortie d’un film à suspense par exemple, ou de la nouvelle saison de la série qui vous tient en haleine. Avez-vous jamais songé à la dose de bienveillance résiduelle qui sommeille chez vos semblables pour qu’aucun d’entre eux ne se vautre dans le plaisir méchant de vous divulgâcher la fin à la première occasion?

Vieille énigme

Et au restaurant? Combien de fois vous êtes-vous pris de bec avec un serveur sans qu’il ne crache pour autant discrètement dans votre bol de soupe? La réponse à cette question résout pour de bon une énigme vieille comme le monde: oui, l’homme est naturellement bon.

Gardez cette bonne nouvelle en tête avant de retourner vous écharper sur la Toile. Je vous le garantis, vous ne vous insulterez plus jamais de la même manière.


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Transparence: vous allez adorer la suite!

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