«Mes anciens amis à Moscou me disaient que mon premier métier était de rester jeune», écrit Zinoviev dans ses Confessions d'un homme en trop (Zinoviev appliquait à soi-même l'expression de Tourgueniev). Logicien, mathématicien, aimant la compagnie des poivrots et clochards moscovites, bison étonnant d'énergie, anneau insaisissable de planètes tournant autour du soleil «Zinoviev» - l'homme, comme l'œuvre, reste inclassable. La lecture en manuscrit de ses Hauteurs béantes fut pour moi un choc presque hallucinatoire: jamais je n'avais vu texte aussi maléfique, ensorcelant, qui vous broyait comme le ferait une vis sans fin: les mots devenaient étau. Car s'il y a le vrai-faux dissident Zinoviev, (qui se démarque en tout des autres dissidents et surtout du grand Père la Justice, alias Soljenitsyne), s'il y a le logicien dont les ouvrages furent publiés en anglais bien avant ses «romans sociologiques», s'il y a aussi le caricaturiste doué, auteur d'étranges gouaches en forme de chimères hâves et de hyènes attachées à leur proie - avant tout il y a le facteur de phrases, cet étrange ruban de Moebius langagier hypertrophiant le slogan et hypotrophiant l'homme. Contrefacteur rigolard du divin, agent d'un mauvais infini stylistique qui pressure, torture, traînant dans le caca laudateurs et délateurs de la Dialectique fabriquée par l'usine soviétique à homocus, ces homunculus avides d'un bonheur de cantine.

Les contradictions de Zinoviev sont énormes, à hauteur de son génie. On a cru que le logicien des Hauteurs béantes contraint à l'exil à l'âge de 56 ans, était un dissident de plus. Sa lucidité a été vantée, son inflexibilité portée aux nues. Mais on ne savait pas que des portions entières des Hauteurs béantes provenaient de ses conférences à l'Etat-major soviétique, qu'une autre était la sténographie des beuveries qu'il avait avec des amis de bouteille et de rébellion, comme le sculpteur Niéizvestnyj (qui revendiquera la paternité réelle des Hauteurs) ou le philosophe Mamardachvili. Tous sont là, dans le collimateur langagier des Hauteurs: le Gribouilleur, le Calomniateur, le Penseur... Une contrebande pseudo-libérale des arrière-cuisines soviéto-libérales, protocolée dans une main courante infinie, ponctué par le glas des heures, jusqu'à la dernière, la vingt-cinquième. Saltykov-Chtchedrine avait inventé la ville de Gloupov (Idiotville) et son gouverneur à tête farcie de chou. Zinoviev invente Ivansk, ou encore Ibansk (d'une chiquenaude, la métathèse zinovievienne fait tout basculer dans l'absurde: on entend soit «Jeannot le simplet», soit «Baiseville»!). Ivansk avec ses fêtes idéologiques, ses beuveries, ses râleurs et ses délateurs patentés, son Bureau statistique de la planification, et ses vers de mirliton...

Mais alors? un roman à clé? non bien sûr, nul n'est besoin des clés, la fourmilière humaine est partout la même selon Zinoviev. Et la thèse débitée par tranche à la machine charcutière de Zinoviev: l'homme-insecte n'est heureux dans la fourmilière du socium. Le rêve de Platon et tous les utopiens, le voici! c'est lui! Et bien mieux réalisé encore que ne le pensait Michel Heller, l'historien de l'Utopie au pouvoir: lit de Procuste à l'échelle d'un continent, le russe, et dont rêve l'autre continent, le non-russe.

Refusé par toutes les éditions russes émigrées avant que L'Age d'Homme ne l'abritât, Hauteurs béantes est le premier roman-poème sociologique, et le chef-d'œuvre. Vint la suite: Zinoviev débarquait en 1978 à Munich, et élargissait son œil à tout l'Occident. Lui vouait une animosité sans faille. Et entamait la litanie du retour en Soviétie, sa jeunesse soviétique, son «complot» de lycéen contre le camarade Staline, son «inutilité». Il édifia alors sa casemate idéologique tous azimuts. Pasteurs et philosophes buvaient ses paroles, mais ne comprenaient pas le cœur de l'homme: ce soleil était un soleil noir, le soleil noir du Désespoir. De la Solitude. De l'exclu du troupeau. L'Avenir radieux, La Maison jaune, lesMémoires d'un homme en trop, la Katastroïka, tout dit et redit ce centre noir de la mélancolie.

Donnez-moi 100000 dollars, et cent mathématiciens, et je vous calcule les cent prochaines années de l'Union soviétique, disait-il à l'adresse du président Reagan. On ne les lui donna pas, l'URSS s'écroula, le prophète était bafoué. Défait? que non! sa machine n'était pas prévisionnelle, elle était fulminatoire, et elle reprit de plus belle: Katastroïka, La ruine du communisme russe, le Projet: il dénonçait l'Occident, le complot contre la Russie. Il devenait un allié du camarade Ziouganov, il enseignait à des fidèles à l'Université de Moscou, toujours élégant, toujours jeune jusqu'à l'ultime maladie.

Nous ne sommes encore que dans l'antichambre de Zinoviev, son monde enfermé, son désespoir d'exclu volontaire, d'éternel veilleur de nuit réduit à la compagnie d'une chaudière souterraine, l'homo sovieticus est toujours là, la Soviétie rêvée n'en existe que davantage, c'est une figure de l'exclu tout court, de la dépossession du sujet dans un monde où précisément il n'y a plus de sujet. Il se voulait un nouveau Lomonossov, il a été un nouveau Saltykov-Chtchedrine: l'homme est toujours bouté par un destin mauvais dans la case d'à côté...

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