C’est une femme à sa fenêtre. Ou dans sa fenêtre plutôt, encadrée, posée là en son éternité comme le plus fameux mystère de la peinture. Donc de l’âme humaine. Désormais coupé du monde, son regard se perd un peu. Elle qui faisait d’ordinaire si bonne figure. C’est la pression qui se relâche, les derniers jours ont apporté leur lot de nouvelles difficiles à encaisser. Elle est comme nous, La Joconde, elle a espéré dans ce confinement imposé une trêve, un répit, une intimité retrouvée, pourquoi pas. Moins de badauds se pressant en continu, pour repartir, sa bobine aussitôt sur leurs écrans. Une aberration qu’elle ne trouvait plus le moyen d’enrayer.

Il y a beaucoup de nous dans son histoire. Les couloirs vidés du Louvre résonnent aussi creux que les murs de nos maisons. Le souvenir des bruits de la foule passante et des rires des classes d’enfants s’estompe peu à peu de nos mémoires. Nous sommes seuls désormais. Et nos regards se perdent comme le sien dans l’immensité du temps qui nous attend.

Le confinement n’est pas la vie

Elle craint, c’est bête, qu’on l’oublie peu à peu. Qu’on l’aime moins. Depuis des siècles, tous les yeux sur elle, sur ce velours de la toile, ces lignes presque floues du génie de Léonard semblant sans cesse suggérer, dans un halo d’or et de nuit, le mouvement de la vie. Mais le confinement n’est pas la vie. En se protégeant des autres, elle se prive du reflet du monde qu’elle trouvait dans la prunelle de ses visiteurs. Peu à peu, quelque chose de l’ordre de la sainte et de l’ermite reviendra en elle, comme dans l’apaisement des églises, avec la respiration et la prière. D’ailleurs, des gens prient désormais, chez eux, dehors, n’importe où.

J’essaie de savoir ce que nous apprend Monna Lisa. Et comprendre ce qui nous manque en songeant à son manque à elle. Comment ne plus voir les gens nous rapproche-t-il de ceux qu’on aime? Je ne voudrais pas que tout recommence comme avant. Que cela n’ait servi à rien. Que l’on n’en garde que des factures en retard et une récession à tenter de confiner, elle aussi. Je voudrais que les regards changent, qu’on en sorte moins hystériques, moins acharnés de vitesse, avec l’envie de tous se contempler mieux. J’aimerais revoir Monna Lisa, entre quatre yeux, comme une amie retrouvée et qui me saluerait à sa fenêtre. J’aimerais que La Joconde soit heureuse.


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Suivre quelqu’un, jusqu’à la guillotine, comme Fanny Ardant

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