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Sombre célébration du 9 mai à Moscou

Chaque année, le 9 mai transformait Moscou et la place Rouge, pour quelques heures, en un centre mondial de la paix, tant les discours officiels des personnalités de haut rang présentes à ces commémorations répétaient en chœur: «Plus jamais ça!»

Sombre célébration du 9 mai à Moscou

Alors que le monde fête les 70 ans de l’écrasement du Reich nazi par les Alliés, peu de chefs d’Etat démocratiquement élus assisteront, cette année, au défilé traditionnel du 9 mai sur la place Rouge à Moscou. L’Union soviétique paya pourtant le prix le plus élevé à la victoire sur les nazis. La guerre fut gagnée en URSS. Les Occidentaux oublient parfois que, le jour où les Alliés débarquaient sur les plages normandes, l’Armée rouge avait déjà conduit la guerre sur le territoire même du Reich et se battait en Prusse orientale.

Il est difficile de ne pas ressentir une émotion intense à la visite des monuments aux morts qui jalonnent les territoires russe, biélorusse, ukrainien. Les jeunes Soviétiques tombèrent en masse pour défendre leur patrie. Paradoxalement, leur sang irrigua les artères de la liberté de l’Europe de l’Ouest qui allait entrer, après l’écrasement du nazisme, dans la plus longue période de paix, de démocratie et de prospérité de son histoire. Leur patrie soviétique, par contre, resterait encore soumise pendant de longues années aux diktats staliniens d’un parti coupable de crimes odieux et imposé à tous, y compris aux pays d’Europe centrale libérés.

Pour tout Européen épris de liberté, se recueillir sur les monuments et les tombes soviétiques devrait représenter bien plus qu’un devoir de mémoire. Il s’agit en effet de rendre hommage avec un sentiment de profonde gratitude à ce sacrifice de masse qui contribua si pleinement à notre liberté. Monter les marches de l’immense monument de «La Mère-Patrie appelle» à Volgograd, ex-Stalingrad, serre la gorge tout autant que de parcourir les cimetières américains des plages normandes.

Le 9 mai est donc une date marquée au fer rouge et célébrée dans tous les pays de l’espace anciennement soviétique. Même les républiques éloignées des zones de combat comme le Tadjikistan ou l’Ouzbékistan ont payé plus que leur dû en sacrifices à la victoire finale. Chaque année, cette date transformait Moscou et la place Rouge, pour quelques heures, en un centre mondial de la paix, tant les discours officiels des personnalités de haut rang présentes à ces commémorations répétaient en chœur: «Plus jamais ça!»

Or, cette année, nombre de chefs d’Etat démocratiques boycotteront cette cérémonie. Ces absences laisseront un vide amer. D’autant qu’il n’était pas rare, ces dernières années, de voir des soldats anglais, français ou américains défiler, ce jour-là, aux côtés de leurs camarades russes. Mais voilà, l’Europe a changé en 2014 et les dirigeants occidentaux ne se pressent pas pour apparaître aux côtés de Vladimir Poutine après l’annexion de la Crimée, ni pour assister au défilé d’une armée engagée dans des opérations militaires contre un autre pays européen. Le malaise vient également du discours constant utilisé par Vladimir Poutine sur trois sujets cruciaux: la nature du nouveau gouvernement à Kiev, l’attribution de la victoire sur le nazisme et l’héritage stalinien.

Sur l’Ukraine, que ce soit le chef de l’Etat russe, son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, ou les médias d’Etat, tous répètent à l’envi que le gouvernement issu des manifestations de Maïdan est un régime fasciste. Par ces affirmations hors de propos, le gouvernement russe provoque une adhésion immédiate de la population russe à sa politique agressive: si les nazis sont au pouvoir à Kiev, il s’agit de défendre coûte que coûte la mémoire des grands-pères tombés dans les années 1940! Ces mensonges répétés contribuent aussi à gommer l’énormité historique du phénomène nazi, avec toutes les conséquences que cela peut avoir au sein des opinions publiques. Y compris en Russie, un pays qui vient d’accueillir à Saint-Pétersbourg, la ville assiégée et affamée pendant 900 jours par la Wehrmacht, un congrès des partis d’extrême droite européens…

La Russie de Vladimir Poutine se pose, ensuite, en héritière principale de la victoire contre le nazisme, ce qui provoque une réaction de rejet dans les autres pays issus de l’URSS, même parmi les autocrates les plus fidèles à Moscou. Si cette victoire était soviétique et non exclusivement russe, il serait bon que les médias russes rappellent un peu les sacrifices des autres peuples de l’Union, à commencer par celui des Ukrainiens.

En nuançant, enfin, l’héritage du stalinisme, la Russie de Vladimir Poutine se place dans une situation fort délicate. Pour la philosophe politique Anna Arendt, en effet, la différence entre nazisme et stalinisme était insignifiante: la lutte des classes d’un côté et la lutte des races de l’autre. Dans les deux cas, l’ennemi de race ou de classe devait être éliminé. Nuancer la violence du règne de Staline et des horreurs commises au nom d’une Révolution qui dévora pourtant ses propres enfants contribue à en légitimer les pratiques. Le danger de ce positionnement est double: d’abord en interne, le travail de mémoire sur ces pages noires ne se fait plus. Contrairement aux jeunes Allemands, informés en détail par leur système scolaire des crimes hitlériens, les jeunes Russes quittent l’école en connaissant bien peu de chose des crimes de Staline. Vis-à-vis des voisins, ensuite, ce positionnement consomme la césure entre la Russie d’aujour­d’hui et les autres pays ex-soviétiques dans lesquels le stalinisme tend, par réaction, à être considéré non plus comme un crime soviétique dont tous les peuples souffrirent, mais comme une expression d’un certain colonialisme russe. Avec l’Ukraine enfin, cette rupture de mémoire accentue le divorce entre les deux grands peuples slaves: l’Ukraine rend mémoire aux morts de la grande famine des années 1930, alors que la Russie, dont toute la région de la Volga a également été ravagée, se braque et interprète ce travail de mémoire ukrainien comme un positionnement antirusse.

Au lieu de l’union sacrée autour des morts, ce sont plutôt tous les nuages qui s’accumulent dans le ciel du continent que les commémorations du 9 mai 2015 risquent de révéler.

Le 9 mai est une date marquée au fer rouge, célébrée dans tous les pays de l’ex-Union soviétique

Cadre dirigeant en résidence au Geneva Center for Security Policy à Genève et chercheur associé du think tank Fride à Madrid

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