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Le producteur de cinéma Harvey Weinstein est accusé de multiple abus sexuels, y compris de viols. Californie, janvier 2017.
© Chris Pizzello/Invision/AP

Il était une fois

Sombres perspectives pour Don Juan

OPINION. Tout peut arriver à un mythe, même un procès pour viol. Ebranlée par le mouvement MeToo, Donna Anna a porté plainte devant la justice. Pour la première fois, Don Juan va devoir s’expliquer, écrit notre chroniqueuse Joëlle Kuntz

Tout peut arriver à un mythe, même un procès pour viol. Ebranlée par le mouvement MeToo, Donna Anna a porté plainte devant la justice. La fille du Commandeur mise en scène par Mozart dans Don Giovanni accuse le libertin de l’avoir abusée et violentée. Pour la première fois, celui-ci va devoir s’expliquer. Les perspectives sont sombres pour lui.

Convoquée par le procureur, Anna lui a répété sa version de l’agression telle qu’elle l'avait rapportée à son fiancé, Don Ottavio: «La nuit était déjà fort avancée quand dans mes appartements où toute seule, hélas, je me trouvais, je vis entrer, enveloppé d’une cape, un homme que de prime abord j’avais pris pour vous. En silence, il s’approche de moi et veut m’enlacer; je cherche à me libérer, et plus il m’étreint; je crie; personne ne vient! D’une main, il tente d’empêcher ma voix, et de l’autre il me tient de si près que je me crois déjà vaincue. Finalement, la douleur, l’horreur de l’infâme attentat accroissent tant ma vigueur qu’à force de me dégager, de me tordre et de me plier, de lui je me libérai. Alors, redoublant mes cris, j’appelle au secours; le félon s’enfuit.»

Les plaintes s’accumulent

Le procureur, dont c’était la troisième plainte pour viol dans la journée, a écouté avec une patience teintée de fatigue, intrigué cependant par un trouble dans la voix de la plaignante, comme si sa verve dénonciatrice ne s’accordait pas entièrement à la réalité de ses émotions. Il lui a demandé ce qu’elle voulait dire précisément par «infâme attentat». Elle lui a répondu que sur le conseil de son avocat, Me Lorenzo Da Ponte, elle s’en tiendrait à cette description. Le procureur n’a pas insisté. S’agissait-il de harcèlement ou de viol? De la définition du crime allaient dépendre les peines.

Don Giovanni ne s’est pas présenté à la convocation. Il s’est fait représenter par son secrétaire, un certain Leporello, étrange personnage qui répétait sans cesse, tout bas, dans la salle d’attente: «Si je pouvais au moins partir d’ici.» Le procureur lui a demandé s’il connaissait les faits. Il a répondu que pour avoir interrogé Don Giovanni à ce sujet, il s’était fait moucher par un «Tais-toi, ne m’ennuie pas.» Donc non, il ne les connaissait pas. Ce qui ne l’avait pas empêché de dire tout net au «cher seigneur, mon patron, la vie que vous menez est celle d’un gredin». Sur quoi il était retourné à ses activités. – Quelles activités? A demandé le procureur. – Je tiens la liste des conquêtes de Don Giovanni: «En Italie six cent quarante, en Allemagne deux cent trente et une, cent en France, en Turquie quatre-vingt-onze, en Espagne déjà mille et trois.»

La fuite et les interviews

Elles vont toutes porter plainte? A demandé le procureur, inquiet de l’ampleur internationale du cas. Leporello a dit qu’il le craignait, vu le scandale Weinstein. Mais trois surtout, sont remontées, a-t-il précisé, Anna, embrassée sans son consentement, Elvire, harcelée, conquise puis abandonnée et Zerline, séduite le jour de son mariage. Leur dossier est solide.

Je vois, a dit le procureur en remplissant le réservoir de sa cigarette électronique. Il faudra prévoir des heures supplémentaires.

Don Giovanni, dans l’intervalle, s’est enfui. Il donne des interviews. «Prédateur sexuel, moi? Depuis des siècles, je libère les femmes de la religion, de la morale, des chaînes du mariage. Je les accouche de leur féminité sans prétendre à quelque emprise sur elles. Je suis un désordre dans l’ordre social. C’est mon rôle. Anna, Elvire et Zerline me poursuivent en justice? C’est bien. Avant, c’était leur père, leur fiancé ou leur mari qui me poursuivaient à leur place. Elles ont gagné en autonomie, je suis heureux de leur en fournir l’occasion. Je reste un scandale dans l’ordre libéré d’aujourd’hui. Tant mieux, j’aspire à ne jamais devenir banal dans un monde où le viol, les vices et la débauche seraient le cours normal de l’existence? J’inviterai le procureur à souper. Il me condamnera. Je mourrai. Mais j’aurai au moins détourné Anna de ce pleutre d’Ottavio.»


Les précédentes chroniques de Joelle Kuntz

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