Incidences

Les sombres scénarios du renseignement américain

Dans un récent rapport, le Conseil National du Renseignement des Etats-Unis prédit un repli des Nations et l’affaiblissement de l’ordre international de façon durable, relève notre chroniqueur François Nordmann

Ceux qui combattent la montée des courants populistes dans les pays industrialisés, le durcissement des positions en matière de droits de l’homme, la fin du libre-échange et la contestation de la démocratie libérale sont avertis. La remise en cause des fondements de l’ordre mondial se renforcera et s’inscrira dans la durée. Les Etats sont devenus plus vulnérables du fait des pressions internes et de la crise des institutions internationales.

C’est la conclusion d’un rapport (1) que vient de publier le Conseil National du Renseignement, une agence américaine, qui s’efforce de détecter tous les cinq ans les grandes tendances à l’œuvre dans les relations internationales.

Trois scénarios

Les auteurs consultent des universitaires, des savants, des philosophes et se déplacent dans des pays tels que le Brésil, la Grande-Bretagne, la Suède, la Suisse pour confronter leurs vues aux positions de leurs interlocuteurs avant d’en tirer une synthèse. Ils en tirent trois scénarios.

Ils s’efforcent de ne pas pousser le tableau au noir: les risques qu’ils entrevoient peuvent aussi bien susciter un sursaut, une résilience inédite, l’intervention des grandes villes par exemple. Mais le fond d’écran est pessimiste. Car nous sommes en plein paradoxe. Les progrès réalisés grâce à l’âge industriel puis à l’âge de l’information ont permis de responsabiliser les individus, les groupes, les nations, ont facilité la communication entre eux et ont pu arracher un milliard d’êtres humains à la pauvreté. Mais ces acquis s’avèrent fragiles, ils ont engendré des chocs – la crise économique de 2008, l’irruption du populisme, des phénomènes tels que le Printemps arabe et l’opposition aux systèmes établis. Ces profonds changements annoncent un avenir sombre dans un espace prévisible de cinq années.

Conflits exacerbés

Les tensions entre les nations et à l’intérieur des pays vont s’accroître. De nouvelles menaces se préciseront, le risque de conflit augmentera. La collaboration internationale sera plus difficile à gérer, laissant plus libre cours aux rapports de force. Cependant la puissance ne se mesurera pas seulement par la possession d’armées fortes: dans une ère où le travail, les rapports sociaux, la place des gouvernements sont appelés à changer, les acteurs qui ont le plus de chances de l’emporter sont ceux qui pourront puiser dans des réseaux, qui sauront exploiter l’information et leurs relations pour se battre et coopérer efficacement.

Rétablir un ordre mondial dans ces circonstances mouvantes paraît difficile et, selon les auteurs, exigerait la mobilisation de ressources disproportionnées. Il faut donc accepter l’idée que les conflits régionaux, qu’ils soient le fait d’agresseurs régionaux ou locaux et d’acteurs non étatiques seront encore exacerbés. La menace terroriste va s’accentuer.

Le retour du nationalisme

Certes les Etats continueront à former l’un des piliers porteurs de la société internationale. Cependant la Chine et la Russie continueront à être prépondérantes au même titre que les Etats Unis, mais avec une réserve importante concernant ces derniers. L’incertitude règne en effet sur le rôle qu’ils entendent jouer, dans une ère marquée par le repli de l’Ouest. Il en résulte un affaiblissement du droit international, de la protection des droits de l’homme et de la capacité des institutions multilatérales à fonctionner dans le sens de leur mandat initial et des normes établies. La coopération internationale sera facultative: elle se réalisera «quand c’est possible» disent les auteurs, à l’instar de l’accord sur le climat de Paris. Et tant pis pour le climat, les pandémies, le cyberespace, le terrorisme qui appellent à des coopérations renforcées.

A l’intérieur des Etats, les tensions dues aux craintes de la classe moyenne d’un appauvrissement en raison notamment de l’automatisation, de l’endettement des caisses de sécurité sociale et des flux migratoires déboucheront sur le nationalisme et le protectionnisme.

Le Brexit? Trump? Nous n’avons encore rien vu…


*Le Monde en 2035, Equateurs, 2017

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