Quelle est la distance entre Paris et New York? Question posée à une quinzaine de cobayes dans une des innombrables vidéos qui nous font perdre trois minutes vingt fois par jour sur les réseaux sociaux (ça fait beaucoup de minutes). L’objectif de cette expérience était, je crois, de démontrer quelque chose sur l’esprit humain et l’intelligence collective.

Chacun des 15 cobayes écrit donc son estimation sur une feuille de papier, on pose les résultats sur une table, et l’on élimine, des deux côtés, les deux estimations les plus extrêmes. Passent donc à la trappe: 80 000 et 65 000 kilomètres, de même que 250 et 400 kilomètres. Restent 11 estimations un peu moins farfelues, dont on fait la moyenne pour aboutir à 6000 kilomètres. Soit peu ou prou la bonne réponse, la distance entre Paris et New York étant de 5838 kilomètres à vol d’oiseau. Magique.

Mauvaise (et bonne) nouvelle

Le raccourci vaut ce qu’il vaut, mais ces trois minutes perdues ont fait naître en moi une intuition qui tranche avec le climat actuel d’engueulade permanente sur tous les sujets. Intuition que je transforme en affirmation sous vos yeux ébahis: nous sommes à peu près tous d’accord sur à peu près tout. C’est une très mauvaise nouvelle pour un animateur de débat, mais une très bonne nouvelle tout court.

Eliminez (ou ignorez, c’est plus poli) les quelques frappadingues qui, aux extrêmes du champ politique et cognitif, considèrent de toute bonne foi que George Floyd l’a bien cherché, que la Terre est plate, que la place des femmes est dans la cuisine ou que les chambres à gaz n’ont jamais existé, et vous verrez émerger une étonnante harmonie dans le vacarme ambiant.

Nous sommes, par exemple, ultra-majoritairement d’accord sur l’idée qu’une dose de justice et de solidarité pour protéger les plus faibles est un plus pour tout le monde. Pour régler les conflits, nous préférons ultra-majoritairement la discussion à la kalachnikov. Nous aspirons ultra-majoritairement à la sérénité plutôt qu’à l’inconfort. Je pourrais dérouler ces évidences à l’infini.

Le consensus se fait plus discret

Ce consensus général sur tout ce qui compte vraiment s’est construit, évidence toujours, sur des millénaires de tâtonnement. Il est le produit de siècles de philosophie, de massacres, de science, d’avancées et de reculades en tout genre. Il consacre le processus d’élévation de la conscience dans lequel nous sommes engagés depuis longtemps, n’en déplaise aux obscurantismes.

Paradoxe pourtant: alors qu’il n’a probablement jamais été aussi fort qu’aujourd’hui, ce consensus se fait plus discret que jamais. Pourquoi? Parce que les évidences nous ennuient. L’harmonie nous effraie, le calme nous angoisse. Alors nous polémiquons à la marge, parfois jusqu’à nous entre-tuer. Comme pour nous prouver que nous sommes vivants.

Fuyons, l’équilibre nous guette.


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